Flore Vasseur Blog
Le Monde en 2030 vu par la CIA

vient de paraitre aux Editions des Equateurs.

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J’en signe la préface.

La presse commence à en faire l’écho

J’ai créé une page sur mon site avec les informations essentielles et quelques liens pour aller plus loin : Voir la page dédiée

Voici quelques extraits de ma préface : 

Depuis quinze ans, tout Président des Etats-Unis inaugure son mandat par la lecture d’un précieux rapport de prospective : le monde selon la CIA. La NIC (National Intelligence Council), la cellule de veille et d’intelligence économique de l’agence de renseignements américaine, suit les tendances lourdes et les signaux faibles. Planning stratégique du gouvernement, elle analyse, décortique, projette. Tous les quatre ans, elle rend son diagnostic public. L’objectif ? Aider les décideurs politiques et économiques à préparer l’avenir : adapter l’arsenal législatif, la politique industrielle, la diplomatie. Miser sur les bonnes industries, les relations, préparer l’opinion publique. A la publication de ce rapport, à Washington, dans les antichambres du pouvoir, les petites mains des influents think tanks et agences de lobbying se mettent au travail. Sur la base des projections de la CIA, ils vont formuler projets de lois et campagnes de sensibilisation. « Le monde selon la CIA » pose tous les quatre ans, la doxa de la politique américaine. L’économie est une guerre. Ce cahier de tendances politico-économique doit permettre au pays de se « projeter ». Démarche conquérante, cette initiative trouve son origine dans les questionnements de la CIA sur elle-même : à quoi sert-elle ? Comment éviter un nouveau Pearl Harbor. Elle est le fruit d’une Amérique qui doute et tente de se poser les bonnes questions. Un effort louable pour s’ouvrir au monde et mieux le comprendre.

(…)

Dans le radar de la CIA on trouve des obsessions séculaires (la Chine, l’Iran, l’énergie, l’opinion publique), les mantras du moment (les réseaux sociaux, le gaz de schiste) et les biais immuables : la prédominance d’un capitalisme néo-libéral, l’atavisme des populations. Le rapport délimite les cadres de travail et quatre scénarii projectifs écrits comme un retour du futur. Il y a un mélange de formalisme (le « white paper » à l’américaine) et de lâcher prise (les scénarii à la limite de la nouvelle d’anticipation, de l’exercice littéraire). Pour la CIA, tout dépend de la Chine (maintien de la croissance ou pas ? démocratisation ou pas ? conflits régionaux ou pas ? stable ou pas ?), de la technologie (saurons nous la dompter ?), de la position américaine. Et de ce que nous ferons tous de nos gouvernements fossilisés.

 

Le culte de la performance au Kärcher

Je participais samedi 17 novembre à un colloque organisé par une association de psychanalystes sur “l’éthique de la performance”. Je suis intervenue “entre” Serge Lesourd, psychiatre, Brigitte Dumont, DRH adjointe du groupe Orange, Alain Dutheil, ex DG de STMicrolectronics, Fadhila Brahimi, “géostratège” et Eric Medjad, Anthropologue. Mon point : le culte de la performance (comme dogme de société), nous a transformés en larbin. Voici le texte de mon intervention.

Je suis très intriguée, depuis longtemps par cette question de la performance. Je suis née dans les années 70, j’ai grandi dans les années 80, vous savez, ces années « Duracelle ». Bref, j’ai été biberonnée au concept de performance. D’ailleurs, j’ai fait du sport à haut niveau, HEC, j’ai été chef d’entreprise à New York à 25 ans. Et puis, et puis… j’ai vu les Tours Jumelles s’effondrer un matin de septembre. J’ai senti notre obscénité. Et depuis, je suis très remontée contre le culte de la performance. Je pense qu’il s’agit d’une méta loi, qui nous a transformé, à peu près tous, en larbin. Pour vous expliquer ce concept, le mieux est de vous montrer ce film, réalisé par des argentins : 

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo : sinon : http://www.youtube.com/watch?v=HH5fVD-1_I4

Je suis tombée sur ce film l’hiver dernier un peu par hasard et j’ai eu un choc. Tout à coup, on mettait en mot et image quelque chose d’inexprimé. Le larbin c’est vous et moi, c’est un peu tout le monde aujourd’hui.

C’est une attitude d’asservissement consenti. C’est la justification et la diffusion d’un syndrome d’allégeance permanente au nom précisément de la performance, de l’efficace.

On n’est pas très content de ce qui se passe, on trouve cela injuste, pas sain, dangereux mais on ne s’en accommode : « c’est bon pour la boite », « l’actionnaire a toujours raison ». On grommelle mais on obéit. Mieux, on le justifie. Sans en avoir conscience, on passe notre temps à chercher à s’attirer la bienveillance des puissants, sans jamais en discuter les décisions. Qu’elle que soit sa position, on est toujours le larbin de quelqu’un. Un PDG dépend de ses actionnaires, un employé de son supérieur, un commercial de son client. C’est vrai du rapport entre employé et entreprise mais aussi entre politique et puissance financière.

La quintessence du syndrome du larbin aujourd’hui c’est le « il faut rassurer les marchés » du politique. Il faut « rassurer les marchés » coute que coute, sans en questionner la rationalité.

Aujourd’hui, au dessus de tout, des personnes, de la vie, de l’environnement, de la politique, il y a le chiffre. On dit souvent « est-ce que ca crache ? » (sachant qu’à terme, ça crash a coup sûr). Alors, PDG, commercial, employé, électeurs, on s’accroche à notre confort que l’on prend, misérabilisme ambiant, pour de la survie. 

Nous les larbins ne sommes pas des victimes. Nous avons juste arrêté de penser. Nous avons tout gobé parce que cela nous a arrangé. Nous savons au fond que notre place dans la société dépend de notre capacité à la faire fonctionner. Et la société a décidé de ne viser qu’une chose : son efficace, ses points de PIB.

Le syndrome du larbin, c’est la manifestation d’un certain reflexe de survie dans une société (et pas seulement une entreprise) qui a totalement éjecté l’homme. Au nom de la performance, on a écarté tout ce qui pourrait nous ralentir : spiritualité, pensée, doute, émotion, différence.

Tout à notre affaire, pour sauver notre poste ou notre peau, nous avons éjecté l’autre, le différent et le temps. Nous sommes devenus des monstres d’efficacité. Le résultat ? Le sentiment partagé aujourd’hui, d’une société, d’un travail, d’une vie qui ne servent à rien. Le cynisme est la dernière parade à une société sans projet. Ce sentiment d’abandon, de dépossession et de vacuité est un terreau de choix pour tous les fascismes. Notre faillite est totale. Sous le turbo capitalisme, nous avons laissé notre âme (consommation d’anxiolitiques), nos emplois (chômage de masse), notre environnement. Armés de notre Smartphone, nous allons au casse-pipe. Cette photo aussi a déclenché quelque chose de profond.

Cela se passe à Ishinomaki, 12 mars 2011. Les opinions publiques se réveillent face à l’absurde, face à elles-mêmes : le pays du Zéro défaut, du dogme de l’efficacité, est à terre. L’excellent élève du culte de la performance et de la technique est rayé de la carte. Au delà du drame, la métaphore d’un peuple abandonné, d’un politique dépassé, de marchés financiers tout puissants et de contre-pouvoir amorphes est terrible pour nos démocraties étouffées par le dictat du chiffre. Le culte de la performance. Cette femme sur la photo, c’est un peu nous tous ! C’est l’humanité qui a oublié la nature, qui a cru que la technologie la sauverait de tout.

Le contexte de l’exercice de - et de la vie en - la démocratie a changé. Dans ce monde limité et interconnecté, chaque décision politique influe sur d’autres, où chaque événement politique inter-agit avec d’autres, ailleurs. Nous n’avons pas changé, rien pensé. Tout à nos accommodements avec la réalité et le temps, nous avons trahi notre héritage. Et notre responsabilité. Nous avons laissé faire, en bons larbins. Nous avons totalement arrêté de faire des liens, entre les événements, entre nous.

Nous nous sommes affranchis des dogmes pour en inventer d’autres. Dans cette religion du résultat, nous nous sommes vus libres de ne plus croire en rien. Nous avons voulu nous libérer du poids des autres, des traditions, du collectif, des anciens. De l’Histoire. Nous sommes seuls à crever devant le plateau TV, paniqués à l’idée de ne compter pour rien. A force d’être des moutons, nous finirons égorgés.

Nous traversons une période historique : l’explosion en vol du capitalisme financier se déroule sous nos écrans, 24h sur 24. Les tentatives d’explication par les politiques, intellectuels et journalistes français en disent long sur leur sidération et leurs peurs. La crise systémique révèle l’irrationalité du système. Les plans de sauvetage, stabilisation, relance, austérité, s’accumulent. C’est couche d’absurde sur couche d’absurde. La classe moyenne va trimer. La larbinite gangrène le pouvoir. Le courage a déserté. Où est passé l’intêrêt général ? N’a-t-il pas été écrasé par les chiffres ?

Alors oui, je trouve formidable que l’on s’interroge sur le culte de la performance. La culture du résultat infecte les relations humaines. On ne pense qu’à rentabiliser son portefeuille, son achat, son temps. C’est hyper intériorisé. On milite le samedi matin contre les délocalisations. On se rue le samedi apres midi chez H&M pour un énième tee shirt. Sans faire de lien. Il faudrait voir si les hommes et les femmes sont prêts à sortir du rôle dans lequel la société les a assigné. Il faudrait nous donner les moyens de nous libérer de notre position de larbin. Les politiques ont en face à eux des citoyens qui, s’ils le souhaitent, peuvent être aussi informés qu’eux. Et voir la réalité telle qu’elle est : les « démocraties » occidentales meurent d’avoir trop menti. Leur modèle est fini. Reste à savoir si les populations veulent vraiment savoir ; ce qui leur en coute : et ce qu’il ressortira.

Car tout est là. N’avons-nous pas nous aussi quelque chose à ré-investir, à récupérer, à ré-exiger ? Le culte de la performance, comme dogme, nous a dressé les uns contre les autres, salariés contre fonctionnaires, jeunes contre vieux… Seuls nous ne sommes rien.

Aujourd’hui, contre la pulsion de mort de l’argent, la passion mortifère chiffre il y a la colère, la résistance. Il y a la volonté de comprendre, la recherche du possible. Il y a la vie. Il faut entendre ces mouvements, les Occupy, l’Islande, l’économie solidaire : nous nous sommes trompés, il nous faut renoncer à cette fausse toute puissance. Les rois sont nus. La liberté c’est autre chose que de bénéficier de prix toujours plus bas. La liberté c’est autre chose que consommer.

Ecoeurés par les objets, le tout technologique, nous devons trouver une nouvelle narration du progrès. C’est une bataille au corps à corps : forces de vie contre forces de mort.

Ce qu’il faudrait aujourd’hui ce n’est pas une cure d’austérité ni même un plan de relance. Ce qu’il faudrait c’est un projet de société affranchi du culte de la performance qui engloutit tout. Il nous faudrait retrouver la liberté face au pouvoir des marchés financiers, face au pouvoir de la publicité ; la liberté dans et par la technologie. Plutôt que d’assécher un peu plus la classe moyenne, Il nous faudrait briser l’aliénation, économique et psychique.

Qu’est-ce qu’une société de richesse, de performance et de prospérité ? Des flux ? Des désirs ? De la capacité de vie ?

L’utilité sociale qui lie et inclut n’est-elle l’alternative au rendement en tout qui stigmatise et sépare ?

Nous devrions tous dire que nous sommes tous trompés. La somme des intérêts individuels n’aboutit pas à l’intérêt collectif ; les marchés n’ont pas toujours raison. Le PIB n’est pas un indicateur de progrès. Ce qui compte, ce n’est pas ce que l’on a, mais ce qui nous relie.

D’après feu la politologue Thérèse Delpech « Les dictatures tomberont lorsque les populations seront prêtes à choisir leur dignité plutôt que leur vie ». J’ajouterais : toutes les dictatures.

« Pour une éthique de la performance» (thème du colloque), oui mais commençons par chercher notre dignité ! Tout vient de là. On ne s’est jamais aussi peu dépassé que depuis que c’est devenu obligatoire (pour appartenir à quelque chose). Le vrai dépassement, c’est s’affranchir de tout cela. Une « éthique de la performance », ce serait précisément celle qui consisterait à nous en libérer. C’est ça la révolte du larbin. Et nous avons tous notre part. Comme l’a dit une personne dans la salle hier : qu’avons nous fait de l’amour ? Et comme vient de l’expliquer Roland Meyer, « qu’avons nous fait de l’improvisation » ?

Merci.

Mo Ibrahim : l’Afrique à l’index et à l’oeil

Portrait paru dans Libération le 12 novembre 2012

Mo Ibrahim pose son jet à Lyon pour quelques heures. Il est attendu au World Entrepreneurship Forum qui va lui décerner le titre d’entrepreneur social de l’année. La soixantaine athlétique, le regard rieur, celui qui adore se faire appeler « MO » lâche son téléphone mais jamais sa pipe. Se méfier des images faciles : il pourrait compter mouettes et starlettes sur le bitume de Monaco, et profiter de sa retraite de Tycoon des Telecom. Il a eu ses batailles, ses succès, n’a plus rien à prouver sauf à lui-même. Il veut changer l’Afrique, son élite et ses comportements. L’un des pères de la téléphonie mobile est entrain de devenir le pape de la gouvernance. Le role model que l’Afrique attendait.

Né au Nord Soudan, dans la région Nubia, il a suivi sa scolarité en Egypte, voulu devenir chercheur, Einstein. Nerd avant l’heure, Mo Ibrahim s’est passionné pour les ondes, obtenu son diplôme d’ingénieur et une bourse pour un doctorat en communication mobile à Birmingham. L’industrie de la téléphonie mobile vivait ses balbutiements. Avec d’autres, dans son laboratoire, Mo pose les premières fondations. En 1983, British Telecom le remarque, l’embauche comme directeur technique de sa filiale de téléphonie embarquée dans les automobiles. Six ans plus tard, il plie bagage, créé sa première société de conseil en télécom, MSI. Frustré par l’ignorance des opérateurs occidentaux sur l’Afrique, Mo se lance dans l’aventure de l’infrastructure des Telecom avec Celtel en 1998. Il revend MSI (916 millions de dollars) en 2000, réinvestit tout dans son operateur mobile, pose des antennes partout. En 2005, Zain acquiert le groupe pour 3,4 milliards de dollars. L’opérateur compte aujourd’hui 750 millions d’utilisateurs dans 15 pays. Mo devient l’entrepreneur retraité le plus riche d’Afrique. Un statut qui ne lui suffit guère. « Je suis redevable. Si je suis en position de faire quelque chose et que je ne le fais pas, je suis un traitre ».

Mo n’oublie pas d’où il vient : «L’Afrique est pauvre car elle gère mal ses ressources, son économie, sa population ». La cause de toutes les causes : l’instabilité politique, une élite défaillante. Son meilleur espoir : le renouvellement des dirigeants. Mo y croit dur comme fer :

« L’Afrique ne s’en sortira pas avec l’aide internationale. Si les gouvernements ne sont pas solides, s’ils ne sont pas capables de définir et faire régner la loi, l’activité ne pourra pas se développer. Et moi, je veux voir le continent réussir. »

En bon businessman sans projet, Mo créé d’abord Satya un fond d’investissement dédié au continent. Surtout, il lance la Mo Ibrahim Foundation, à vocation politique. Pas d’humanitaire, dans lequel il ne croit pas mais de l’influence. L’élite ne fonctionne qu’à cela. Réflexe d’entrepreneur : aux longs discours, il préfère les outils, les faits, les chiffres.

Chaque année, le Mo Ibrahim index of African Governance, passe au crible les résultats des politiques publiques des 53 pays africains avec éléments de progression et comparaison. L’Index distribue les bons et mauvais points. La communauté internationale s’en sert pour allouer ses fonds, les populations débattent du classement.

« J’essaie de changer les règles de base. La seule façon de faire cela est de mesurer de façon objective les résultats de l’action des gouvernements : le nombre de kilomètres de routes construites, de câbles posés, de lits d’hôpital. Y-a-t-il de la nourriture sur la table ? »

La foundation lance le Mo Ibrahim Prize for Achievement in African Leadership, une sorte de Prix Nobel de la bonne gouvernance pour un dirigeant africain sur le départ, avec une prime de 5 millions de dollars puis 200 000 par an à vie. L’idée : encourager les comportements vertueux. La réalité : cela fait trois ans que la récompense n’est décernée à personne. « Mo » appuie là où cela fait mal. Le débat sur la gouvernance s’installe enfin.

« On y contribue, on informe les gens. Ils sont d’accord ou pas. Ce qui compte c’est que la conversation existe, que les leaders politiques deviennent redevables devant leurs citoyens ».

Ses détracteurs s’en donnent à cœur joie : un tycoon des telecom qui paye les leaders politiques pour qu’ils renoncent au pouvoir avant d’en abuser ? N’est-ce pas des pots de vin à l’envers ?

« Je ne connais pas de prix qui récompense quelqu’un qui quitte le pouvoir. Pour un pot de vin, c’est un mauvais calcul : il n’y a plus rien à gagner ! Et pour les politiques vraiment corrompus, le niveau de notre récompense ne pourrait être une compensation. On n’est pas du tout à l’échelle. Nous sommes intéressés par ceux qui essaient de tenir le cap. Ils ont besoin d’être reconnus et célébrés comme tels ».

A Lyon, devant le parterre d’entrepreneurs venus du monde entier, les yeux plantés dans la ligne d’officiels du premier rang, Mo conclut son discours de remerciements par ses mots :

« ma génération d’entrepreneurs et de leaders a cruellement manqué de structure morale. On en voit les conséquences. Je compte donc sur vous ».

Alors Mo, futur président ? Ce serait se renier

« La valeur de ce que je fais c’est précisément que je n’ai pas d’agenda personnel, ne brigue aucun mandat, ni médaille. C’est ma liberté. »

Récompenser les comportements vertueux, identifier les nouveaux leaders, établir une vérité sur l’Afrique. Mo n’a qu’un but : changer le regard sur le continent. Surtout celui des africains (eux-mêmes). Le pays est la nouvelle frontière, la prochaine Chine. La seule question : son développement lui appartiendra-t-il ?

Flore Vasseur

A Lyon ou Singapour, tous les ans, Le World Entrepreneurship Forum réunit pendant 3 jours près de 200 entrepreneurs et décideurs de 60 pays.

DIAGNOSTIQUER PARKINSON PAR TELEPHONE

(Cet été 2012, j’ai publié dans Le Monde, une série de portraits (6) de personnalités repérées à TEDGlobal. Par leur courage, audace et humilité, elles ont illuminé la conférence. J’ai eu envie de raconter leur histoire. Car elles changent leur monde.)


La maladie de Parkinson est dégénérative et ravageuse. Les traitements s’attaquent aux symptômes, retardent l’échéance inéluctable pour ses 6,3 millions de victimes dans le monde. L’augmentation de l’espérance de vie laisse présager une flambée de cette pathologie. Médecins et laboratoires tâtonnent. Les patients sombrent. Aucun traitement n’a raison du mal. Pour mieux comprendre la maladie, il faudrait pouvoir tester les protocoles de façon plus rapide et pour cela bénéficier de larges échantillons de malades. Un rêve dans cette période crise pour les Etats et les groupes pharmaceutiques. Un projet en bonne et due forme pour Max Little, chercheur au MIT en mathématiques appliquées. « Aujourd’hui, on ne sait pas comment aider les malades de Parkinson, notamment parce que l’on ne sait pas lire l’évolution des symptômes. On n’a pas les moyens accessibles et faciles pour suivre cela de façon objective ».


Crédit Photo : Flore Vasseur

Il a inauguré la conférence avec une promesse comme on en entend qu’à TED : bientôt diagnostiquer la maladie de Parkinson et suivre son évolution sera, littéralement, simple comme un coup de fil. Et quasiment gratuit. Il fait partie des TED Fellows, ces haut- potentiels aux idées plus grandes qu’un océan, repérés et invités par l’organisation.

La petite quarantaine, Max Little pense comme un énorme processeur. Il raconte ses travaux, l’application des mathématiques aux troubles de la parole, avec une patience rare. Pédagogique, jovial, il n’a rien d’un théoricien réfugié dans sa tour d‘équations. Son humilité et son pragmatisme épatent.

Les mathématiques appliquées à la voix

Ses recherches démarrent en 2003 lors de son PHD à Oxford. Il pense que les mathématiques peuvent aider à mieux comprendre la voix. « Je cherchais un terrain d’application. Je me suis intéressé aux dysfonctionnements. Par exemple, comment un chirurgien qui intervient sur des cordes vocales – après un cancer notamment – peut il savoir, objectivement, qu’il a réussi ? » Max Little se lance dans l’analyse clinique, travaille avec des médecins, publie, créé des modèles algorithmiques.

En 2006 à Toulouse, lors de la conférence IEE sur l’électronique, l’acoustique, la parole, il est abordé dans les couloirs par un chercheur d’Intel. La firme travaille sur des outils pour suivre l’évolution de la maladie.  L’un de ses fondateurs investit même une bonne partie de sa fortune depuis qu’il se sait atteint. Précisément, les chercheurs d’Intel ont enregistré la voix de 50 patients, une fois par semaine pendant 6 mois. Mais ils ne savent pas quoi faire de ces données. Du pain béni pour Max. Intel le met au défi, organise un test à l’aveugle. Avec l’aide de son système, il doit identifier les malades. Il répond avec 86% de fiabilité.

« La voix est le résultat d’une coordination du larynx, du diaphragme, des cordes vocales, de la langue et des lèvres. Chez un malade de Parkinson, cette coordination est altérée. La voix a des rigidités, des faiblesses et des tremblements. Elle est un bon marqueur de la maladie. Il est possible qu’elle soit même l’une des premières fonctionnalités affectée. Je n’en suis pas encore sûr mais en tous cas, Parkinson se détecte par la voix, même à un stade très précoce ».

Max Little travaille à partir d’enregistrements. Il y applique une batterie d’algorithmes (300 !) pour transformer un signal sonore en nombre. « On cherche une dizaine de données qui caractérisent votre voix comme la régularité de la vibration de vos cordes vocales, l’amplitude de mouvement de vos lèvres. Et ensuite on utilise le Machine Learning (l’apprentissage autonome des machines) pour mettre en lien ces données avec des informations concrètes comme la présence au non de la maladie, sa sévérité ».

Un test non invasif, à bas coûts

Le champs des questions s’ouvre : quelles sont ses causes ? Les populations à risque ? Comment optimiser les traitements ?… Pour y répondre, la recherche a besoin d’un échantillon conséquent : « Les méthodes que nous utilisons pour diagnostiquer et suivre les maladies sont bien trop onéreuses. Pour Parkinson, il faut aller voir un neurologue. Le test dure 20 minutes mais coute 300 dollars (ndlr : aux Etats-Unis). Pour confirmer la maladie, il va falloir que le médecin essaie un traitement. A peu de choses près, un mois plus tard, si les symptômes empirent, il dira que vous avez Parkinson. C’est long et compliqué à diagnostiquer, quand à savoir à quel stade de la maladie vous êtes, oubliez ! On a besoin d’un outil simple, à bas coûts, à diffuser de façon la plus large possible pour une réponse objective et rapide ».

Et selon Max Little, cet outil est le téléphone, pratiqué par 5 milliards d’individus. A terme, il veut créer une application qui permettra à quiconque de réaliser de chez lui un test de diagnostic ou de suivre l’évolution des symptômes.

Pour aboutir, il a lancé à TED un appel à don un peu particulier: « on a besoin de récupérer 10 000 voix autour du monde pour construire notre échantillon. L’idée c’est de recenser tous les problèmes qui pourraient conduire à une mauvaise interprétation (interférence sur la ligne de téléphone) et définir le test optimal (durée, fréquence). Et puis on veut être sûr de regarder les bons critères ». La Parkinson’s Voice Initiative a déjà récupéré 6200 contributeurs en un mois. « Mais j’ai vraiment besoin que vos lecteurs nous téléphonent » conclut-il dans un sourire bleu acier. Pour participer, il suffit d’appeler le 02 49 88 05 76, que vous soyez atteint par la maladie ou pas, et de répondre aux questions. Le test est anonyme, gratuit. Contribuer à la recherche est devenu plus rapide que d’envoyer un tweet.

Pour Max Little, la fortune serait-elle à portée de main ? Ce n’est pas l’objectif. « L’idée est de rendre cette technologie accessible à tous, individus comme laboratoires. On réfléchit à la meilleure façon de le faire : faut-il nous associer avec un mouvement des logiciels libres pour établir une application gratuite sur Iphone ? Se rapprocher des compagnies pharmaceutiques pour qu’elles l’utilisent et baissent leurs coûts de recherches. Notre but c’est d’accélérer la découverte d’un traitement. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement un problème d’argent mais d’accès aux données ».

Ce mathématicien veut révolutionner le diagnostic et accélérer le traitement des maladies neuronales. Des sommes astronomiques sont en jeu. Il travaille sur la voix. La sienne est claire, son raisonnement limpide. Il est sûr de réussir. On a envie de le croire. Sur parole.

Flore Vasseur pour Le Monde - Août 2012

Pour aller plus loin :

Soigner la maladie mentale quand il n’y a pas de psychiatre

(Cet été 2012, j’ai publié dans Le Monde, une série de portraits (6) de personnalités repérées à TEDGlobal. Par leur courage, audace et humilité, elles ont illuminé la conférence. J’ai eu envie de raconter leur histoire. Car elles changent leur monde.)

L’Inde excelle dans la formation de brillants médecins qu’elle peine à retenir. Diplôme en poche, ils prospèrent dans de fructueuses carrières en Occident. Le système de santé indien s’embourbe. Quand le personnel existe, il se concentre dans les villes et le secteur privé, inaccessibles pour une grande majorité de la population qui ne se soigne pas du tout. Cette crise des ressources affecte tout particulièrement la psychiatrie, grande publiée des politiques publiques de santé. Elles représenteraient pourtant près de 10% des pathologies, notamment chez les démunis.

Selon Vikram Patel, psychiatre indien, universitaire et humanitaire, « le fond du problème c’est l’écart irréconciliable entre le nombre de personnes souffrantes et le nombre de personnes soignées ». Il travaille depuis 12 ans à une solution : la délégation partielle des tâches à un personnel non médical mais issu de la collectivité, formé et encadré localement. L’intérêt : permettre aux personnes souffrantes d’être prises en charge par les institutions et aux médecins de se concentrer sur les cas les plus graves.

Crédit : Flore Vasseur


L’appel du large

La cinquantaine sportive mais la voix ronde, Vikram Patel avait tout pour une carrière confortable dans les quartiers chics de Londres. Il a choisi les tranchées. Né à Bombay où il grandi et fait sa médecine, il se passionne très tôt pour le cerveau. Dans son anglais de Cambridge aux intonations chantantes, il explique : «  j’ai rencontré des malades mentaux durant mon internat. Et j’ai eu envie de me consacrer à la psychiatrie. J’ai eu une bourse pour Oxford, puis mon PHD à Londres, ai travaillé dans des institutions prestigieuses, entourés de collègues plus brillants les uns que les autres mais je n’étais pas prêt à poser ma plaque. Je suis allé au Zimbabwe pour une recherche de deux ans. Et j’ai découvert un tout autre visage de ma profession. Il y avait 10 psychiatres pour 10 millions d’habitants dont 8 dans la capitale ! La plupart des malades s’en remettait au chef de la communauté qui faisait comme il pouvait. J’ai vu toutes sortes de violations, des personnes attachées, traitées sans dignité, se promenant nues, parquées dans des cours fermées par des barbelés que le personnel appelait lui-même « le zoo » ».

Après le Zimbabwe, il revient en Inde, découvre une situation similaire. Il aurait pu fuir, gagner Londres et ouvrir son cabinet. Vikram Patel saisit son bâton de pèlerin : il veut soigner à grande échelle les maladies mentales dans les communautés défavorisées.

Vikram s’établit à Goa, fonde Sangath une ONG, créé le consortium PRIME* avec des psychiatres en Ouganda, Afrique du Sud, Ethiopie et au Népal, garde néanmoins un pied à Londres, où il dirige le Centre for Global Mental Health de l’école de médecine et d’hygiène tropicale. « L’approche de  la « délégation des tâches » est très débattue en Inde et en Afrique aujourd’hui mais je n’ai rien inventé. J’ai juste copié ce qui se fait depuis des décennies en pédiatrie ou en dermatologie. S’il y a des gens dans une communauté capables de faire naitre un bébé en toute sécurité, de diagnostiquer une pneumonie ou d’administrer une injection, pourquoi cela ne serait pas possible pour la maladie mentale » ?

Politiques et communauté médicale grincent des dents, inquiètes des risques potentiels pour les « soignants » et les malades. Pour eux, « il vaut mieux de ne pas soigner que de faire intervenir des personnes qui pourraient nuire. La seule façon de les convaincre c’est de parler leur langage et en médecine, ce qui compte c’est l’expérimentation».


La recherche des preuves

Dont acte. Vikram remue ciel et terre, organise des centaines d’expérimentation à travers l’Inde rurale. La plus importante, la Manas Study, se déroule à Goa. Il s’allie avec 24 centres médicaux, publics comme privés de l’ile, les sépare en deux groupes homogènes : l’un va participer à l’expérimentation, l’autre servira de groupe témoin. A proximité de ces centres, Vikram sélectionne le personnel volontaire, le forme pendant six semaines à une série de tâches très précises dans le traitement de la dépression et de l’anxiété. Il les place ensuite dans les centres concernés, organise la supervision de son personnel. Après un an, il analyse l’évolution des patients et du corps soignant dans son ensemble, compare avec le groupe témoin. Les résultats sont clairs : moins de suicides (36%) parmi les patients, moins d’absentéisme pour raisons médicales parmi le personnel. A un coût quasi nul ! L’investissement en personnel (le salaire supplémentaire) est compensé par la baisse du coût des traitements lié à l’amélioration de la santé des patients et de fonctionnement de l’institution.

Vikram répète l’opération ailleurs, sur la schizophrénie, l’autisme, les addictions, aligne les résultats, affine le les formations : « Ce n’est plus mon opinion personnelle, juste des faits. Je milite pour la création, à l’échelle nationale, de ce poste de community health worker. C’est sa pertinence et son sérieux que j’essaie de démontrer par mes expérimentations scientifiques. Mon rêve c’est que le gouvernement en accepte le principe et déploie ces postes. Alors mes modules de formation pourront être utilisés à grande échelle».

Mais comment transmettre en quelques semaines, à une population sans formation médicale, un savoir technique, théorique et pratique qu’il faut des années à acquérir? « Ce n’est pas pour tout le monde. Il faut des personnes hyper intégrées dans leur communauté, très articulées, intéressées par la maladie mentale. On a un processus de recrutement dur à chaque étape : à l’entrée, pendant la formation, à la fin de la formation, pendant toute la supervision et à la fin de la supervision. Par ailleurs, on forme à des taches hyper spécifiques pour une maladie mentale précise, correspondant à une partie très définie du traitement. Et ensuite, tout est dans la supervision : les personnes commencent par suivre les consignes à la lettre, elles se confrontent à la réalité, ont à résoudre des problèmes, échangent avec leur superviseur, apprennent ».

Les idées de Vikram sont au cœur du XIIème plan quinquennal de santé mentale aujourd’hui en discussion au Ministère des finances indien. Elles pourraient même aller plus loin. L’OMS s’intéresse de près au concept. Le NHS, le Département américain de la Santé, s’est engagé auprès de l’ONG de Vikram sur un programme de traitement de la dépression post natale en Inde et au Pakistan : ensemble, ils forment des mères à aider d’autres mères.

« Nous sommes des scientifiques, sur le terrain, des médecins. Nous ne sommes pas entrain de former des psy à bas coûts. On expérimente, on publie dans des journaux scientifiques, on a recours au lobbying pour se déployer. La médecine avance comme cela et aujourd’hui, il faut démocratiser son savoir. »

Il voit grand, connaît les règles. Cela fait 12 ans qu’il bataille. La crise sanitaire s’aggrave, le temps travaille pour lui. Vikram Patel cache bien son jeu. Cet homme doux est un acharné en passe de réussir son pari fou.

Flore Vasseur pour Le Monde - Août 2012

Pour aller plus loin :

DES AMBULANCES AERIENNES DANS LE CIEL D’AFRIQUE

(Cet été 2012, j’ai publié dans Le Monde, une série de portraits (6) de personnalités repérées à TEDGlobal. Par leur courage, audace et humilité, elles ont illuminé la conférence. J’ai eu envie de raconter leur histoire. Car elles changent leur monde.)

Quand Ola Orekunrin est arrivée sur la scène de TEDGlobal, l’auditoire a d’abord remarqué ses jambes chocolat infinies, ses cheveux ramassés en tresse tombant en cascade sur ses reins mis en valeur par une robe moulante et des talons de douze centimètres. Un top model à TED ? Une reine de la soul ? Elle ne ressemblait en rien à la série de scientifiques qui venait de se succéder sur scène. Et pourtant, à 26 ans, Ola a déjà été médecin en Angleterre, pilote d’hélicoptère, accroc aux sciences et aux voitures de course, chercheur en cellules souches au Japon et entrepreneur en Afrique. Il y a trois ans, elle a créé au Nigéria la première entreprise d’ambulances aériennes. Placés à des endroits stratégiques, à mi chemin entre des sites à risque et des hôpitaux, 40 personnes et 16 appareils, des jets et hélicoptères, quadrillent l’Afrique de l’Ouest.
Crédit Photo :  Flore Vasseur

Est-ce sa passion pour la Formule 1 ? Ola fonce et ne s’embarrasse de rien. Née à Londres d’une famille nigérianne, ses parents la confient à une famille adoptive. Pas de problème : Ola se félicite d’avoir grandi dans un « quartet multiracial ». Elle a deux frères indiens, deux frères anglais, une petite sœur de sang est née avec une anémie sévère. Ola lui donne toute son attention, passe son enfance à l’attendre dans des hôpitaux. Elle veut la sauver. Naissance d’une vocation. Ola prête serment à 22 ans, devient l’une des plus jeunes docteurs du pays. Elle part pour le Japon dans un labo de recherche sur les cellules souches, veut faire avancer la médecine régénérative. Puis elle revient à Londres, se spécialise en traumatologie, intègre un service d’urgences. Elle travaille, publie, entre à l’académie américaine de médecine esthétique. Presque la routine pour une sprinteuse. Ola est une enfant douée qui, jusque là, a oublié son pays. Il se rappelle à elle par un drame.

Drame originel et traversée du désert

En 2008, sa mère l’appelle du fin fond du Nigéria. La santé de sa petite sœur alors en vacances se dégrade. « Les hôpitaux locaux n’étaient pas équipés pour la soigner. On s’est battu des jours pour organiser un rapatriement. La première ambulance aérienne était à huit heures de vol. C’était ma petite chérie ».

Le chagrin se meut en force de vie rageuse : « je suis tombée sur ce film, Hotel Rwanda, et notamment la scène où la population vient supplier le patron de l’hôtel d’alerter les medias internationaux pour que les gens sachent ce qu’il se passe et viennent les aider. Celui-ci leur répond « ils vont regarder les images et ensuite ils retourneront diner comme si de rien n’était ». Je me suis rendue compte que j’avais été l’une des ces personnes qui continuait à diner comme si de rien n’était. Après la mort de ma sœur, ce n’était plus possible. Je ne pouvais plus rester là, loin du Nigéria, à faire comme si de rien n’était. Je pouvais sauver des vies là bas ». Alors Ola, qui a bourlingué dans plus de 40 pays, vend son appartement, sa voiture et débarque à Lagos à 24 ans.

« Quand je suis arrivée, je ne connaissais personne. Naïvement, j’ai pensé que ce genre de service motiverait le gouvernement, qu’il devait avoir envie de sauver des vies. Je suis allée à Abudja – la capitale administrative -  pour rencontrer les services sanitaires. Je n’avais pas les moyens de me payer l’avion alors j’ai pris le bus. A mi-chemin, vers 3 heures du matin, le bus s’est arrêté en pleine cambrousse. Des hommes nous ont demandé de descendre. Mon voisin m’a conseillé de me taire. D’après lui, avec mon accent anglais, j’étais une cible idéale pour un kidnapping. Ils nous ont pris notre argent, m’ont donné quelques claques car je ne répondais à aucune de leurs questions. Tout ce que j’ai pensé c’est « je vais rater mon RDV ». Et après quelques heures, ils nous ont laissé partir. Je suis arrivée à temps au Ministère pour apprendre que la personne que je devais voir s’était trompée d’heure et ne pouvait plus me recevoir. J’ai compris que je n’aurai rien du gouvernement. Je me suis tournée vers les multinationales, les pétroliers. Même déconvenue. On m’écoutait mais c’était à peu près tout. Personne ne m’attendait ». Voilà pour la traversée du désert.

Coup de bluff

Ola pense rentrer en Angleterre. Au bar de son hôtel, un expatrié la courtise. Elle ne lui parle que de son projet, comme s’il existait déjà. Il rentre bredouille mais avec sa carte de visite en poche. Deux jours plus tard, à 4 heures du matin, il l’appelle : « Mon fils est entrain de mourir à Cotonou et j’ai besoin que quelqu’un aille le sauver. Ton prix sera le mien». Ola ne se démonte pas, appelle un pilote d’hélico, remplit l’appareil de matériel médical. « A l’aube, on est parti chercher le garçon. Et on l’a sauvé. C’est alors que j’ai alors rencontré sa maman». Bingo : c’est la présidente de l’une des plus grosses banques du pays. Elle sera sa marraine : « elle m’a ouvert toutes les portes des multinationales ». Pour de bon. Flying Doctors Nigeria Unlimited décolle : « on est appelé par les médecins, la compagnie d’assurance ou même l’employeur du patient, parfois l’armée. On intervient sur des lieux d’accident, on récupère les patients  où ils sont et on les amène là où on peut les sauver. L’Etat nous sollicite de plus en plus : il y a eu une vague d’attentats à la bombe au Nigéria ces six derniers mois. Les victimes ont des blessures atroces et les structures habituelles sont débordées ».

Ola a lancé son entreprise en la plaçant sur le marché des multinationales et des accidents graves du travail (plus de 3000 par an selon elle). Les pétroliers forment l’essentiel de son portefeuille de clients, s’engageant sur des contrats annuels. Elle passe sa vie dans les aéroports, à organiser les vols, les visas, les soins. Les Flying doctors volent de Lagos à Tokyo. En travaillant pour les expatriés, Ola est allée là ou l’argent (se trouvait. Elle veut se rendre indispensable, anticipe la suite. Le Nigéria est la deuxième économie du continent. Son système de santé est en loques. Elle veut s’y attaquer : « En Europe, on a 32 médecins pour 10 000 habitants. Au Nigéria, ce chiffre tombe à 2. Atteindre le niveau de l’Inde (7 pour 10 000) nous demandera une décennie ! Ce qu’il faut c’est des médecins spécialisés en traumatologie et surtout les moyens de leur acheminer les patients qui ont besoin d’eux. Je veux demander des fonds au gouvernement pour former les médecins et développer ce service de transport aérien».

Ola ne doute de rien. Derrière son physique à la Naomi Campbell, il y a un cerveau qui tourne à mille à l’heure, un cœur en colère et un chagrin abyssal. Passionnée, volontaire, africaine, entrepreneur et médecin. Ola vit un conte de fée avec drame originel, obstacles, suspens et réussite. C’est une princesse du XXIème siècle : africaine, entrepreneur et médecin. A 26 ans, elle a déjà fait un immense chemin. Ola ira très loin.

Flore Vasseur pour Le Monde - Août 2012

Pour aller plus loin : 

APRES LE TSUNAMI, REPARER LES PHOTOS POUR RESTAURER L’AME

(Cet été 2012, j’ai publié dans Le Monde, une série de portraits (6) de personnalités repérées à TEDGlobal. Par leur courage, audace et humilité, elles ont illuminé la conférence. J’ai eu envie de raconter leur histoire. Car elles changent leur monde.)

Becci Manson a beau se considérer comme une artiste au service de l’image, elle ne se fait aucune illusion sur la portée de son métier. Retoucheuse photo à Manhattan, elle travaille pour Annie Leibovitz, excelle dans une profession qu’elle sait inutile et décriée : « on rend une peau lisse plus lisse, une femme mince plus mince, l’invendable désirable ». C’est le dernier avatar de la société du spectacle. Elle en souffre : « Nous sommes des créatures seules et pales, cachées dans des pièces sans fenêtre, évitant la lumière». Anglaise émigrée à New York, trentenaire freelance dans la jungle de la publicité de Madison avenue, Becci veut survivre à ce monde de triche. Avec sa coupe à la garçonne et son visage sans maquillage, on la sent profonde et douce, lucide et humble, cultivant une certaine ascèse. Elle est se cherche une utilité, se tourne du côté de l’humanitaire. Elle découvre All Hands Volunteers, l’une des seules ONG à accepter du personnel non qualifié pour intervenir en zone sinistrée. Montée par David Campbell, un homme lassé de ne pouvoir s’engager dans des opérations de secours sous prétexte qu’il n’est ni pompier, ni médecin, ni logisticien, l’organisation encourage aussi la prise locale d’initiative. Becci lui doit tout.

 

Crédit Photo : Emiko Hall

Grâce à cette ONG, elle part pour Haïti après le tremblement de terre de 2012. Elle soulève des pierres, abat des murs branlants, ramasse des gravats. « Ces missions ont une haute valeur thérapeutique. J’ai une action réelle, que je vois tout de suite, qui rend service. Alors depuis 3 ans, au lieu de prendre mes vacances, je pars en mission pour All Hands Volunteers ». Becci s’apaise : elle retouche les catastrophes. Un peu.

L’appel du Japon

Le 11 Mars 2011, elle découvre comme tout le monde les images du Japon dévasté. Elle se connecte sur le site de l’ONG, dépose une candidature, débarque à Ofunato deux mois plus tard, pour une mission de trois semaines. Cette ville de pêcheurs au Nord-Est du Japon a été la première touchée par la vague. L’eau est montée de 24 mètres, s’est enfoncée de 4 kilomètres dans les terres. Tout est ravagé. Comme en Haïti, Becci enfile des bottes de caoutchouc, plonge ses mains dans les débris, retire la boue. Elle se souvient des tonnes de carcasses de poissons pourris. « On a nettoyé les caniveaux pour que l’eau puisse couler à nouveau. C’était des petites tâches mais essentielles. 5 ou 6 volontaires et, en une demie journée, un pâté de maison était nettoyé. C’était hyper gratifiant ». Les habitants avaient tout laissé en fuyant la vague. Elle a emporté 20 000 d’entre eux. Ceux qui ont échappé à la mort, ont perdu un proche, leur maison, leur travail, leurs biens. Et des photos, des milliers de photos, éparpillées parmi les bouts de papier, de bois, de meubles, des clichés de mariages, de visites à Disneyland et de baisés volés. Des preuves de la vie, avant. Récupérées comme des trésors, ces photos arrivent par carton dans un centre d’évacuation que Becci s’apprête à nettoyer. Les volontaires trient et classent, comme la plupart des objets trouvés. « Par réflexe, j’ai demandé à les voir. Elles étaient très abimées, sales, déchirées. Dans ma tête, je voyais tout de suite comment je pouvais leur rendre une vie. J’ai dit «. C’est mon travail ». En fait, j’étais hypnotisée. Le soir, j’ai créé un groupe sur Facebook, partageant mon idée avec une trentaine « d’amis ». Au réveil, 15 personnes étaient prêtes à m’aider».


Enlever un peu de cicatrices

Becci organise le travail à la chaine. Elle a le bras long. A Ofunato, des volontaires lui apportent des photos. Elle leur apprend à les sécher, les dépoussiérer, les scanner. « Les photos arrivaient imbibées d’eau salée, couvertes de bactéries, de pétrole. Les nettoyer était déjà risqué ». Becci les télécharge sur le « nuage » d’Apple, Mobileme, recrute des retoucheurs sur Facebook et Linkedin. Elle note chaque photo en fonction de la difficulté de la retouche à effectuer. « C’est très important. C’est même le plus dur : faire comprendre aux retoucheurs qu’il ne s’agissait pas de rendre l’image nette mais de restaurer son âme. Il n’y a rien de pire qu’une photo retouchée qui ne ressemble plus à la photo d’origine. Dans les circonstances, c’était même tragique ». En 5 jours, 80 retoucheurs volontaires répondent à l’appel. Au bout de quelques semaines, ils sont 500, dans plus de 25 pays. « Il y avait même un type de l’armée américaine en service en Afghanistan » ! Les photos partent délabrées sur le « nuage ». Elles reviennent ressuscitées. Becci et son équipe les remettent aux intéressés. Reconnaissance éternelle. « Nous prenons des photos en permanence. C’est l’une des traces de quelqu’un, d’un moment. Quelque chose a existé. Elles sont les gardiens de notre mémoire. De notre histoire. La dernière chose que nous pouvons emporter et la première que nous recherchons. Ce projet n’a servi qu’à cela : restaurer ces moments d’humanité. Donner la possibilité à quelqu’un de se reconnecter à son histoire ».

La presse japonaise s’emballe, le quotidien Yomiyuri titre : « des volontaires étrangers aident à restaurer la mémoire du Japon ». « La population semblait tellement honorée que l’on s’attache à cela. » Et les trois semaines de Becci à Ofunato se transforment en 6 mois. Elle ouvre une antenne dans quatre villes. Avec son équipe, elle restaure des visages, des regards, une main posée sur une épaule. « Peut être qu’on a enlevé un peu des cicatrices de ce jour là. »


Une vie augmentée

La mort dans l’âme, Becci finit par rentrer à New York. Madison Avenue l’a presque oubliée. Jusque là doux, le regard de Becci s’assombrit, sa voix baisse de deux tons : « j’avais épuisé toutes mes économies et mes clients ne m’avaient pas attendue. Mon cœur s’est brisé mais le projet continue. Les dernières photos ont été redonnées fin juin. J’ai démarré d’autres initiatives similaires à la Nouvelle Orléans, avec les mêmes bénévoles. J’en forme d’autres pour qu’ils puissent faire ce travail ou du moins une partie, eux-mêmes. Et utiliser mon réseau de retoucheurs ».

A ce jour au Japon, 135 000 photos ont été ramenées à la vie. Il aura fallu une armée de 1100 volontaires et 1000 dollars pour les ordinateurs câbles et scanners. Becci n’a pas mis un dollar dans sa poche mais elle a beaucoup gagné : « je ne croyais être qu’une paire de bras, au mieux, en cas de catastrophe. Je me sens moins inutile. Mon travail peut servir à quelque chose. Tout ce que j’ai à faire c’est d’arrêter de regarder la télé le soir et retoucher ces photos. »

Selon Becci, ce projet a aussi changé l’existence des retoucheurs : « il leur a donné un accès à quelque chose de plus grand. Il leur a permis d’utiliser leur talent pour autre chose que des mannequins filiforme et une peau parfaite. Il leur permis de mettre un visage sur une tragédie, à l’autre bout de la terre ».

Finalement, les retoucheurs ne font pas que tordre la réalité. Parfois, ils la ramènent à la vie.

Flore Vasseur pour Le Monde - Août 2012

Pour aller plus loin :

Coursera et alli menacent l’éducation supérieure de Tsunami

Et nous avons tous à y gagner

(Cet été 2012, j’ai publié dans Le Monde, une série de portraits (6) de personnalités repérées à TEDGlobal. Par leur courage, audace et humilité, elles ont illuminé la conférence. J’ai eu envie de raconter leur histoire. Car elles changent leur monde.)

Daphne Koller a une dent contre l’école. Enfant, cette israélienne veut découvrir les équations du troisième degré et la danse, l’histoire de la Grèce antique et la poésie. Comme tous les élèves, elle doit subir le programme, rentrer dans les cases. Sa soif d’apprendre se cogne à l’éducation formatée. Elle abandonne l’école, avec le soutien de ses parents. Elle entre à l’université Université hébraïque de Jérusalem à 13 ans, obtient sa maitrise à 18. A 21 ans, elle quitte Israël pour Stanford et un PHD en génie informatique. « Grâce à ma famille, j’ai pu contourner le cursus éducatif traditionnel et devenir moi-même. J’ai eu beaucoup de chance. Depuis, une question m’obsède : comment rendre cela possible pour tous » ? 

Flip education

Daphne commence par devenir professeur. Avec son allure à la Joan Baez période 68, elle enseigne à Stanford, anime un laboratoire de recherche sur le cancer, nourrit ses deux passions, le « Machine Learning» (l’apprentissage autonome des machines) et la biologie. Elle veut résoudre les problèmes complexes à l’aide d’ordinateurs et de statistiques, écrit plus de 180 articles scientifiques. Devenue l’une des enseignantes les mieux notées de l’un des campus les plus réputés, l’ennui revient pourtant : « passer ma vie à aller dans la même salle de classe, faire la même leçon, raconter les mêmes blagues, au même moment… ce n’est pas une bonne utilisation de mon temps ni de celui des élèves ». Avec d’autres, elle réfléchit à un moyen de rendre le travail en classe plus attractif. Morne plaine.

Crédit Photo : Dan Avida

A une conférence au Google Education Summit, cette petite brune à l’énergie adolescente assiste à une présentation de Youtube sur l’éducation. Elle bouscule ses voisins, sort en trombe. Elle tient son idée : jusqu’alors, l’élève écoute la leçon en classe (temps passif) et réalise des recherches, des devoirs à l’extérieur (temps actif). Mais si la leçon est disponible en vidéo, l’élève peut la visionner avant le cours et utiliser la classe pour la partie active (brainstorming, questions, cas). C’est le concept de « flip education », le renversement des tempos et la revalorisation du professeur. Elle n’est pas la première à y penser, propose une expérimentation. Le corps professoral dégaine une salve d’a priori : que deviendra l’expérience du face à face ? Ne transforme-t-on pas ainsi l’enseignement en marchandise ? Ne va-t-on pas marginaliser un peu plus les humanités ?

Au même moment, à l’automne 2011, son collègue Andrew Ng met en ligne de façon gratuite un cursus entier (10 semaines) de Stanford sur l’Intelligence Artificielle. Un tour de force : 400 élèves dans l’amphithéâtre, 100 000 personnes en ligne. 14 000 obtiennent le certificat officiel diplômant. Daphne et Andrew unissent leurs forces. « Les professeurs n’ont pas toujours envie de s’adapter, surtout qu’en général, ils sont bien notés. Par contre, si vous leur dites qu’avec le même cours, ils ne vont pas toucher 40 mais 100 000 personnes d’un coup, alors là, ils vous écoutent ! On reçoit des courriels d’étudiants qui, grâce à ces cours, ont pu trouver de travail partout dans le monde, alors qu’ils n’avaient pas accès à la fac. Vous changez la vie en permettant d’apprendre. Un professeur, au fond, c’est fait pour cela ».

La petite chérie de la Silicon Valley

Stanford embraye, débloque 150 000 dollars. Daphne et Andrew bâtissent une première plateforme. Une partie des professeurs joue le jeu, adapte ses cours, découvre un outil qui le libère du pensum de la leçon magistrale. L’enseignant revient au cœur de la partie : « de nos jours, il ne s’agit plus d’avoir la bonne réponse. Ce qu’il faut c’est réfléchir ensemble et partager. »

Daphne repousse les murs un peu plus loin : « On a sorti le projet de Stanford, avec l’accord de la Direction. Après tout, ce n’est pas la seule université à proposer des cursus exceptionnels». Princeton, Penn et Michigan, Caltech, Duke, John Hopkins et une dizaine d’autres suivent et signent. « On doit leur démontrer notre sincérité. Il ne s’agit pas de commercialiser leur cours, de brader leur marque, mais bien d’éduquer les gens et offrir les meilleurs cursus universitaires au monde entier, gratuitement ». 

Forte de sa promesse, Daphne se transforme en femme d’affaires. D’un projet académique, l’initiative devient une start up, baptisée Coursera. Kleiner Perkins Caufield, l’un des fonds de capital risque les plus puissants de la Silicon Valley, investit 16 millions de dollars. « On a amélioré l’interface et annoncé le lancement en Avril dernier. Aujourd’hui on a 787 000 étudiants dans 190 pays, 2 millions d’engagements, pour 111 cursus allant de la robotique à la poésie ». Soit 14 millions de vidéos visionnées en … trois mois.

Comment gérer cet afflux ? Les professeurs enregistrent leurs cours, listent devoirs et examens. Chaque vidéo est traduite en 6 à 10 langues sur la base du volontariat, par les étudiants. Des modules d’interaction (quizz, forums, système d’évaluation par les pairs) engagent l’élève. Et « la machine apprend » : l’énorme moteur compulse informations et interactions, suggère des pistes d’amélioration en ligne ou non. Le modèle économique ? Le sacro saint « freemium » : des cursus en libre accès et gratuits mais des certificats diplômants payants (de 100 à 150 dollars). A terme Coursera mettra en lien les étudiants et les entreprises, devenant une plateforme de recrutement ultra détaillée.

Campus Tsunami

L’enseignement supérieur n’a pas encore basculé dans le numérique. Il a une révolution à vivre. « Les universités savent que ce qu’elles proposent doit aller bien au delà du contenu. Elles doivent développer la créativité de leurs étudiants, transmettre la passion pour les disciplines, apprendre à raisonner de façon systémique. C’est ça l’enjeu ! Et le MOOC (Massive Online Open Classroom) permet tout cela. Il force à repenser les cours, le temps en classe, la valeur. Pour les universités, c’est un signal fort qu’elles ont autre chose à proposer que du contenu».

A l’heure du MOOC, Coursera n’est pas seule : Udacity.com est née à Stanford de la même expérience de cours sur l’Intelligence Artificielle. A l’automne, Harvard et le MIT lanceront leur plateforme commune, EdX, misant à elles deux 60 millions de dollars. Pour John Hennessy, le patron de Stanford cité par le New Yorker, c’est le « Campus Tsunami ».

Libre et rayonnante Daphne Koller mène sa barque à la vitesse d’une Ferrari. Elle raconte son histoire d’une voix pleine de sourires, respire l’intelligence. A la fin de l’entretien, elle nous regarde amusée : « Au fait, on cherche des cours de facs étrangères. Vous ne voulez pas m’aider à récupérer du contenu français ? » Avis aux intéressés.

« Coursera, c’est ma façon de changer le monde. J’espère que je vais y parvenir. En fait, je veux surtout essayer »… Elle veut libérer l’enseignement, devenu trop cher, exclusif, ennuyeux et inopérant. Daphne Koller a du souffle. Il en faudra : l’éducation est au cœur de toutes nos mutations. Une chose est sûre : la Joan Baez de l’enseignement supérieur a soldé ses comptes avec l’école. En Californie, on appelle cela une killer idea.

Flore Vasseur pour Le Monde - Août 2012

Pour aller plus loin : 

Mise à jour : depuis la parution de ces articles, j’ai été contacté par des entrepreneurs français qui se lancent dans l’aventure :

Les nouveaux visages du Yemen

(Cet été 2012, j’ai publié dans Le Monde, une série de portraits (6) de personnalités repérées à TEDGlobal. Par leur courage, audace et humilité, elles ont illuminé la conférence. J’ai eu envie de raconter leur histoire. Voici mes coups de coeur pour ces femmes et ces hommes qui ont choisi de changer leur monde.)

Crédit : Khairaldin Al-Nsour

Longtemps, le Yémen n’a semblé intéresser que Joseph Kessel et Al QaÏda. Le vent des révolutions a soufflé suffisamment fort pour faire tomber 32 ans de présidence unique et faire émerger une femme, Tawakkol Karman, Prix Nobel de la Paix en 2011. L’intérêt des occidentaux est vite retombé, laissant ce pays au milieu du gué, englué dans la corruption, une transition politique infiltrée par les caciques de l’ancien régime et une jeunesse désœuvrée. Un pays sans souffle ni vision ni espoir, criblé de chiffres noirs : 35% de chômage, 23% d’inflation, 40% de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté, 60% d’illettrés, une majorité de femmes réduites au rang d’objet. Une famille, aujourd’hui un frère et une sœur, veut renverser la tendance. Leur étendard : la liberté d’expression. Leur arme : les medias qu’ils ont eux-mêmes créés.

Une histoire de famille

Ils ont le même visage rond et chaleureux, les gestes rapides, l’autorité naturelle de ceux qui forcent le respect. Vous n’en avez jamais entendu parlé. Dans le microcosme de TED, ce sont des héros. La douceur de leur voix, leurs sourires ne trahissent rien de leur bataille. Pour la comprendre, il faut remonter à 1991. Leur père, Abdulaziz Al-Sakkaf - alors professeur d’économie à l’université de Sana’a et fondateur de l’organisation arabe pour les droits de l’homme - lance le premier hebdomadaire yéménite en langue anglaise alors que le pays pose les fondations d’une unification périlleuse. Indépendant, le Yemen Times se taille une place enviée entre les medias gouvernementaux et ceux des partis d’opposition. En langue anglaise dans un pays largement analphabète, il vise la communauté des expatriés. En 1997, le Yemen Times se lance sur la toile. En 1999, Abdulaziz organise la première conférence yéménite sur les droits de l’homme. Il s’apprête à y révéler des cas de violation. Le jour de l’inauguration, il décède, en route, dans un accident de voiture douteux. Il a 48 ans.

Son fils s’occupe alors de la version internet de l’hebdomadaire. Sa fille finit son diplôme d’informatique en Inde. Tous deux reprennent le flambeau. Walid s’improvise rédacteur en chef, Nadia journaliste. Le Yemen Times survit à son créateur. Walid créé en parallèle le Yemenportal.net, un portail autonome qui recense toutes les opinions dissidentes. Il est arrêté, sa petite sœur inquiétée, le journal surveillé, le yemenportal censuré. La nuit, il invente un logiciel pour contourner le blocage de son site. La censure l’obsède, la technologie le fascine. En 2009, Walid donne les rênes du Yemen Times à sa petite sœur, passe à l’action : il met son programme « Al Kasir », le « contourneur » en libre accès gratuit sur Internet, l’améliore constamment. Il a été téléchargé plus de 80 000 fois, de Tunis à Pékin. Walid se perfectionne, finit un PHD sur la censure à l’université de Orebro en Suède. Il prend du recul, de la hauteur. Pour mieux revenir : « cela ne sert à rien de s’exciter sur la censure si l’internet n’existe pas. Donc mon plan c’est d’équiper les yéménites. J’appartiens au conseil multipartite pan arabe sur la gouvernance de l’Internet. On va se rencontrer au Koweït pour accélérer la pénétration d’internet. Si on ne le fait pas, personne ne le fera». Pourquoi l’Internet ? « Parce que c’est le seul moyen de rattraper notre retard. C’est la liberté d’expression mais aussi et surtout l’entreprenariat » s’exclame-t-il, les yeux gourmands. Un levier pour sortir le pays de l’ornière.

Etre un pont

Les Al-Sakkaf sont les nouveaux visages du Yemen, celui qu’ils aimeraient promouvoir : une jeunesse éduquée, souvent à l’étranger, qui renonce aux sirènes de l’Occident pour changer son monde, sa communauté. Walid, c’est la face cachée de ce visage, l’homme de l’ombre, le frère de la petite furie qui a ébloui l’auditoire de TED, l’an dernier. Nadia 35 ans, poids lourd du journalisme indépendant, catégorie frondeuse avait pris la scène par surprise. Drôle et fine, elle avait expliqué : « Je veux casser les stéréotypes, raconter l’histoire de mon peuple dans la langue que tout le monde comprend. Il faut que les gens arrêtent de nous mettre des étiquettes ». Pourquoi vous faites cela ? « Mon père nous disait toujours que nous étions des ponts entre les cultures, entre notre pays et l’extérieur. Et aussi que nous devions toujours défendre les droits de l’homme et aider ceux qui avaient besoin de nous. On a été élevé comme cela, fille comme garçon. ». Qu’est ce qui change le destin d’une fille ? Un père. Ovation appuyée. Walid est revenu sans elle cette année. Nadia n’a pas pu prendre l’avion. Elle attendait son prochain bébé.

A Sana’a, elle se bat contre à peu près tout : son statut de femme, une culture tribale, une population apathique, une liberté d’expression musardée, des journalistes étrangers débarquant pour 24 heures et repartant la besace chargée de clichés, une infrastructure inopérante, les coupures de courant. La peur ne l’effleure pas. « Le régime actuel est obsédé par sa propre survie. Il n’a plus le temps de s’occuper de nous ».  Ce petit bout de femme en acier trempé a des yeux rieurs mais une plume affutée et une main de poigne. « Au sein du journal, c’est moi la chef. Quand je suis arrivée, j’ai licencié 50% des hommes de la rédaction. Ils ne voulaient pas travailler pour une femme ». Son rôle va bien au delà du contenu des articles sur le terrorisme, les drones et la corruption. Elle dénonce les mariages forcés de fillettes, les viols en établissement scolaire. Surtout, elle engage des femmes, les forme aux différents métiers du journalisme, leur apprend à exprimer leurs opinions dans un pays qui les prive des droits civiques élémentaires. « Peu à peu, je leur fais enlever leur voile. On ne peut pas interviewer quelqu’un si on est totalement voilé ».

Femmes au front

Avec ses 50 employés, le Yemen Times est un groupe de presse avec version arabe, forums, mensuel sur le développement personnel, imprimeries et radio FM, à l’automne prochain. Cela n’a rien d’un parcours de santé : les expatriés ont fui l’an dernier, la diffusion du Yemen Times s’est effondrée. Nadia s’accroche.

Entrepreneur, rédacteur en chef, tout juste maman pour la seconde fois, elle glisse de plus en plus vers la politique. Nadia a une idée claire de la prochaine étape : « si je deviens Ministre de l’Information, je militerais pour l’indépendance et la libertés des media ».

« Notre père nous a légué son travail mais nous avons fait nos choix : Walid c’est la technologie ; moi les droits de l’homme. On veut donner à notre peuple les moyens de s’en sortir par lui-même. Il faut changer la culture, les comportements et croyances. Pas seulement les dirigeantsEt il faut donner un projet à la jeunesse. Nous voulons la dignité». Un visage, une vision, un espoir donc. Et un appel : « avant j’étais seul, isolé, vulnérable, confesse Walid. Tout cela a changé avec le printemps arabe. Nous sommes la première rangée de manifestants. S’il vous plait ne nous laissez pas tomber ».

Walid et Nadia Al-Sakkaf : retenez bien leur nom. Avec un peu de chance, l’un ou l’autre finira Président.

Flore Vasseur pour Le Monde - Août 2012

Pour aller plus loin : 

TEDGlobal 2012 : L’humanité a toujours progressé en faisant circuler les idées

La semaine prochaine, je vais couvrir la conférence TEDGlobal pour le journal Le Monde et son site lemonde.fr.  Pour l’occasion, on a créé un blog hébergé par Le Monde que je vais co-animer avec les équipes de TED qui posteront des comptes rendus. Le blog vient d’ouvrir avec une interview de Bruno Giussani, le directeur de TED Europe, que je viens de réaliser (je la poste aussi ci-dessous) :
http://tedglobal.blog.lemonde.fr.

Je twitterai aussi. Vous pouvez me suivre : @florevasseur. Le programme est top, Edimbourg très exotique. On va se cogner au réel et rêver. Je suis prête pour ma piqure annuelle d’optimisme, d’inspiration et d’envie d’en découdre. A bientôt !



C'est le Centre conférencier international d'Edimbourg qui accueille TEDglobal

Lancée en 1984 en Californie, TED (Pour Technology, Entertainement and Design) a longtemps été la conférence culte des nerds trustée par les stars de la Silicon Valley. Son rachat en 2001 par Chris Anderson, entrepreneur Britannique à succès dans les media (on lui doit notamment l’excellent Business 2.0, le site de jeu IGN), marque un tournant dans l’histoire de cette organisation américaine à but non lucratif. Aujourd’hui TED réinvente accès et partage du savoir, ringardise les experts en dogmatisme, ressuscite l’échange par la parole. Au delà de ses deux conférences mères annuelles, où idées et talents sont mises en scène comme dans un show hollywoodien, TED diffuse tout son contenu gratuitement sur son site TED.com, devenu monstre (800 millions de videos vues). Résultat : 1200 vidéos de 18 minutes (ou moins) toutes disciplines confondues, sous-titrées dans 88 langues par une batterie de 8000 volontaires partout dans le monde. Les milliers de conversation en ligne poussent l’équipe de TED à aller plus loin. Depuis 2009, l’organisation partage aussi sa marque et ses secrets de fabrique sous licence libre pour l’organisation d’événements locaux « à la TED ». En 3 ans plus de 4400 événements ont vu le jour dans plus de 132 pays.

Directeur Europe de TED, Bruno Giussani chapeaute l’édition TEDGlobal qui ouvre ses portes ce lundi à Edimbourg. Consommation collaborative, cybercrime, climat, neuroscience, architecture, physique, rock … 70 intervenants triés sur le volet, souvent inconnus du grand public, vont se disputer la scène au cours d’une semaine bâtie comme un marathon. Comme chaque année, la conférence affiche complet : 850 participants, de plus de 71 pays différents, ont déboursé 6000 dollars pour une semaine festive, grave et inspirante.

Ancien journaliste, entrepreneur polyglotte, cet italien à l’accent suisse qui a étudié à Genève et à Stanford parcourt le monde à la recherche de la prochaine idée qui illuminera le monde. C’est, selon lui « le meilleur job au monde ». Enfant des réseaux et de la globalisation, il a assisté et contribué à la mue de TED. Entretien à 48 heures de l’ouverture.

Bruno Giussani, Ted Salon, Unicorn Theatre, Tooley St. Londres, 10 mai 2012.

Bruno Giussani, Ted Salon, Londres, 10 mai 2012.

TED veut aider à identifier et partager des idées, quelques soient les disciplines. Pourquoi est-ce important aujourd’hui ?

Cela a toujours été important ! L’humanité a toujours progressé en racontant les histoires et en faisant circuler les idées. Cela inspire des gens, suscite des actions et les choses se passent. Aujourd’hui, la diffusion d’information de masse est tout à fait formatée, packagée, filtrée. On a perdu la source. Avec TED, on permet l’accès à la source, on la place sur scène. En faisant cela on revient au média le plus ancien du monde : quelqu’un se lève face à d’autres et raconte une histoire. Et cette histoire peut être celle d’une émotion, d’une découverte ou d’une expérience. Donc on revient à la base du storytelling. Et on la met à la sauce web.

Pourquoi ce thème cette année « d’ouverture radicale » à TEDGlobal ?

Le phénomène de globalisation entraine aujourd’hui deux types de tentations : l’ouverture ou la fermeture. Et ces tentations ont lieu partout dans le monde « développé » au même moment. On veut réfléchir à cette question sous différents angles car elle nous semble cruciale.

Prenons l’exemple de la technologie numérique. Elle permet plus d’ouverture et en même temps suscite toute une série de zones grises que l’on va explorer comme, qu’est-ce qu’apporte vraiment WikiLeaks, qui est Anonymous, les idées reçues sur le web chinois etc…

Enfin, on va aussi s’intéresser au « radical thinking » et à « l’open thinking ». Dans n’importe quelle discipline, on s’est demandé qui portait une vision radicale aujourd’hui, qui repoussait les limites de ce que l’on sait,. Et du coup, dans les prochains jours, on parlera sécurité internet, architecture, cellules souches, éducation à travers des personnes qui représentent une certaine relève.

Qu’est-ce que vos participants viennent chercher à TED ?

D’abord, ils viennent chercher des gens qui pensent comme eux, pas au sens politique, mais en termes de comportement, d’attitude, de curiosité. Ils viennent chercher des personnes qui veulent s’ouvrir, qui ont une capacité d’émerveillement et des centres intérêts éclectiques. Donc la première raison c’est le sentiment d’appartenance à un groupe qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Ils viennent aussi chercher des idées et l’interaction avec ceux qui les portent autour du thème ou d’une discipline. Enfin, ils viennent chercher un espace, hors de la sphère professionnelle, dans lequel pendant une semaine, chaque minute est source de stimulation. En tous les cas, notre conférence est pensée comme telle.

TED casse les codes de la conférence : des interventions de 18 minutes chacune (ou plus brèves) exécutée comme un stand up, un joyeux mélange des disciplines et des genres, des inconnus sur scène. Elle fait des émules. Vous avez lancé les TEDx. Pourquoi ?

C’est notre façon à nous de pratiquer “l’ouverture radicale”. C’est un programme qui a commencé il y a 3 ans et 3 mois. L’idée était de permettre à quiconque veut créer des espaces pour partager des idées inspirés par le format de TED, de le faire localement, avec un événement local, indépendant de TED mais sous licence gratuite. Pour pouvoir créer ce type d’événement, il faut demander une licence à TED et l’attacher au lieu où il se déroule, par exemple en France, TEDxLyon, TEDxParis, TEDxNantes, TEDxConcorde, TEDxRepubliqueSquare etc… La licence est gratuite mais elle engage pas mal de responsabilité parce que l’équipe de TED ne joue aucun rôle dans la création des événements. Une fois que la licence est attribuée, les organisateurs de TEDx reçoivent des manuels et des outils et après ils doivent tout faire, sans notre participation active. Quand on a lancé le projet, on pensait voir apparaître 30 ou 40 événements par an. Nous en sommes à plus de 4400 dans 132 pays dans le monde.

A l’heure où les entreprises se crispent sur leurs actifs, vous lâchez totalement le contrôle de votre marque.

On avait l’intuition qu’il y avait un besoin pour ce type d’espace de discussion au niveau local. L’intuition de départ était double : 1/ il y a une multitude de voix intéressantes et à entendre au niveau local, partout dans le monde, pas seulement dans les circuits traditionnels de transmission du savoir et 2/ la création de ce type d’espace peut changer la discussion au niveau local. On a sous estimé l’ampleur du phénomène. Il y a une soif bien plus grande que nous pensions et des talents bien plus nombreux. Et puis, il y a un besoin pour autre chose, pour un regard un petit peu plus optimiste sur l’avenir. Je ne dis pas cela de façon naïve mais on a besoin de quelque chose qui résiste au cynisme et aux éléments très négatifs qui nous viennent tous les jours des media de masse.

Quelles leçons tirez vous en tant qu’organisation dédiée au partage des idées de cette expérience d’ouverture radicale ?

On a démarré cette initiative avec une marque qui était connue mais qui l’est plus encore aujourd’hui, et on l’a mise a disposition de personnes que l’on ne connaissait pas forcément. Parmi elles, il y a des gens qui viennent à nos conférences et d’autres qui prennent contact du fin fond du Rajastan ou d’Australie ou du Qatar. Il y avait toute une série de risques et d’abus potentiels. Il y a bien eu quelques ratés mais ce que l’on a appris c’est que plus on donne plus on reçoit. Plus on donne aux gens la capacité d’agir, plus ils s’en saisissent. Donner un cadre, des règles mais aussi des outils, aboutit au fait que ceux qui ont envie d’agir se surpassent. Il y a une sorte de cercle vertueux, une émulation : chaque organisateur veut être meilleur que celui de la ville d’a côté et se rapprocher le plus possible du modèle de nos conférences originales, TED et TEDGlobal. On a aujourd’hui une communauté hyper motivée qui nous abreuve de vidéos avec de nouvelles idées à diffuser, le traduisent de façon volontaire, nous suggèrent des intervenants, poussent notre modèle et notre idée de l’ouverture plus loin. Du point de vue de TED en tant qu’organisation, ceci a signifié apprendre à lacher prise, à accepter une certaine ambiguité à la périphérie de notre “univers”.

TED.com vient de franchir la barre des 800 millions de vidéos vues. Comment expliquez-vous ce succès ?

Plusieurs choses se combinent : le support d’abord, le fait de mettre à disposition sur internet du contenu de très bonne qualité gratuitement est puissant. La manière ensuite : le storytelling (raconter une histoire, partager son savoir et ce faisant, se rendre aussi un peu vulnérable) touche bien plus que ceux qui assistent, dans le théâtre, à une intervention et suscite des émotions très fortes même en vidéo. Enfin, agir de façon très ouverte (partager nos formats, nos contenus, notre approche, notre marque) a été et reste très porteur. Si on prend l’exemple de TEDx, si on était resté sous la forme classique à savoir un contrat de licence de 80 pages avec des royalties à payer, des pourcentages à définir, on n’aurait pas eu plus de 30 événements. Gratuité, ouverture et partage sont donc clés. Il y a des locomotives comme l’inspiration qui vient des intervenants. Et puis il y a des outils - offerts à tous, et que tous a leur tour développent et partagent avec les autres - pour agir sur ce contenu : à partir du moment où quelque chose m’intéresse, je veux avoir les moyens de partager cela avec ma communauté. Je peux traduire une intervention dans ma langue ou prendre une licence et de créer un événement dans ma ville ou créer un débat autour de cet “objet social” qu’est la vidéo, par exemple.

Bruno Giussani, TedSalon, Londres

Bruno Giussani au Ted Salon de Londres

Avez vous l’impression d’avoir un rôle politique ?

Pas au sens partisan. On se retient explicitement de toute action partisane. TED est une organisation à but non lucratif, a-politique, non commerciale et non religieuse, ce qui ne veut pas dire que l’on n’aborde pas les sujets d’économie, de politique et de spiritualité. Simplement, TED n’est pas le lieu pour une campagne politique, la promotion d’un produit ou d’une idéologie particulière. C’est un endroit pour partager et discuter des idées et donc on parle tout le temps de sujet politiques, comme la Big Society en Angleterre, les sources et les implications des disparités économiques dans le monde, ou la crise de la gouvernance globale, mais sans en faire de sujet partisan.

En fait, on a besoin d’espaces neutres de discussion et on semble les avoirs perdus. Après le printemps arabe, il y a eu toute une série d’événements, de discussions qui se sont déroulées dans tous les pays concernés. Et à notre surprise, elles se sont parfois déroulées sous la marque TEDx. Il y a eu TEDxCartage, TEDxTripoli, TEDxCairo, TEDxBaghdad, d’autres en Arabie Saoudite et bien encore. TEdxCarthage a eu lieu à Tunis 5 semaines après le départ de Ben Ali. J’y suis allé.  Et j’ai demandé aux organisateurs pourquoi ils discutaient des événements sous la marque TEDx plutôt que par exemple la « Conférence sur l’avenir de la Tunisie ». L’organisateur m’a répondu qu’il avait besoin d’une marque qui signifie immédiatement leur neutralité. Selon lui, s’il avait organisé une « Conférence sur l’avenir de la Tunisie », on lui aurait demandé la liste de ses partenaires, la source de son financement, lesquels auraient forcément été liés d’une façon ou d’une autre à « l’ancien régime ». En s’abritant sous la marque TEDx , il a clairement posé qu’il cherchait à être neutre, à se distinguer des institutions de l’ancien régime. Cela pour nous c’était un immense compliment et justifie le fait que l’on reste a-politique.

Propos recueillis par Flore Vasseur