Flore Vasseur Blog
Zizeck et Assange, sur la violence et le terrorisme

Ma chronique sur France Culture du 12 Juillet 2011

DSK n’arrive pas à ouvrir la porte de son Riad new yorkais et les télévisions nous recrachent les 3 minutes de ce suspens impossible à une heure de grande écoute. Il y aurait du césium radioactif dans l’eau de Tokyo et personne ne parle plus vraiment de ce pays. Là bas, tout ce printemps un Tokyoïte français s’est excité, seul face à la caméra de son ordinateur. Il a hurlé contre la désinformation en cours. Il a peur pour lui, ses enfants. Ses vidéos, postées sur youtube, disparaissent, le plus souvent. Il est seul, comme une voix dans la nuit, loin, si loin de notre pays tout acquis à la cause du Tour de France. C’est Alex in Tokyo qui nous dit que nous n’avons jamais été aussi informé et pourtant, que nous ne savons rien, ou si peu. Les media se perdent dans le décorticage des minis drames inutiles des célébrités quand le monde réel, celui qui nous explose à la figure, est ignoré. Ou si mal considéré.

Ce constat a servi de point de départ en février 96 au programme d’information alternatif et sans publicité ni même argent de l’Etat Democracy Now. Aucune tutelle donc et du coup, pas de copain, ni de blonde plantureuse ni de jeunes loups hyper brushés à l’antenne. Amy Goodman, une journaliste d’une soixantaine d’année tient le micro depuis le studio de TV rafistolé dans une ex caserne de pompier de Chinatown, à New York. Elle montre chaque semaine que l’information se bat, comme le vrai beurre, à la force du poignet. Amy Goodman était à Londres il y une dizaine de jours pour un débat peu évoqué dans les « media », entre Slavoj Zizeck, le psychanalyste philosophe slovène, et Julian Assange, l’homme de WikiLeaks. Elle a animé la discussion de deux heures dédiée à l’état de l’information et du travail du journaliste aujourd’hui.

1800 personnes étaient rassemblées dans un théâtre Art Déco de la banlieue de Londres, entre l’élection de Miss England et un concert de Morrissey. De fait, la conversation, retransmise sur internet aurait pu sombrer dans le n’importe quoi (même si j’adore Morrissey)Assange avait mis aux enchères les places de son déjeuner qui précédait le débat // Zizeck ne parvenait pas à retenir ses blagues souvent assez douteuses. Passé cela, le débat, entre le “Elvis de la théorie culturelle” selon le New York Times et le “terroriste High Tech” selon Joe Biden, était passionnant. Notamment de la part de Zizeck.

D’abord d’ailleurs sur l’idée du terrorisme, Zizeck s’exclamant au sujet de Assange « D’une certaine façon, vous êtes bien un terroriste, de la même manière que Gandhi était terroriste. Il a essayé de mettre un terme à la façon dont les britanniques opéraient en Inde. Et vous, avec WikiLeaks, vous essayez de rompre avec la façon dont les informations circulent. »

Ensuite sur l’idée de violence : « Quand nous pensons à la violence, au terrorisme, nous pensons toujours aux actes qui interrompent le cours normal des choses. Mais que penser de la violence que le système doit déployer pour que, chaque jour, les choses fonctionnent ? » Et de fait, il en faut de l’énergie et des coups bas. « Le monde n’est pas doux », s’excusait presque le patron du Bilderberg il y a un mois.

De fait, toujours pour Zizeck, « il ne s’agit pas de savoir si vous – Assange - êtes au fond, quelqu’un de bon ou non. Mais si vous êtes un terroriste, comment définir ceux qui vous accusent d’être un terroriste ? ». C’est la vraie question qui rappelle la phrase de Bill Mc Kibben, un activiste environnemental qui a coutume de rappeler à ses équipes : «  nous ne sommes pas les extrémistes dans cette bataille ». On peut lui faire confiance : il se cogne depuis des années le lobby de l’industrie dès qu’il parle de pollution.

Paradoxalement, le fait qu’il y ait castagne, le fait qu’il y ait une censure dans les media est une bonne nouvelle. Cela prouve qu’il y a encore des choses susceptibles d’être entendues, que le contenu, en tant qu’industrie, n’a pas encore gagné, que nous sommes pas encore tout à fait anesthésiés. D’ailleurs, c’est le seul espoir de Zizeck : « Il y a des personnes tout à fait ordinaires qui tout à coup, comme par miracle, se mettent à faire quelque chose de merveilleux».

Ordinaire ou pas, Assange a du filer à Beccles, le lieu de sa résidence surveillée avant le couvre feu de 18 heures qui lui est imposé chaque jour depuis 6 mois. Il saura aujourd’hui s’il est extradé pour être jugé en Suède pour viol. Partant de là, il risque d’être extradé aux Etats Unis, pour espionnage.

Pour aller plus loin :

Democracynow.org

Contre le sordide, l’esprit de résistance

Ma chronique sur France Culture du 17 mai 2011

Ces dernières semaines, entre le corps jamais montré de Ben Laden et DSK, la mine patibulaire, le regard furieux et les mains menottées, l’information est officiellement devenue un divertissement.

Difficile de ne pas parler de cet autre festival de Kahn qui tient la planète et la finance en alerte. Difficile de résister à cette information quand l’intrigue semble tout droit sortie d’une série B ou d’un mauvais film porno, quand le protagoniste principal choisi d’être défendu par l’avocat de Michael Jackson et quand la victime supposée est emblématique de Amérique qui se lève super tôt. Dans cette saga « DSK contre la femme de chambre », pendant symbolique à la saga « la finance contre les invisibles », devant la chute de notre ex futur président, difficile de ne pas penser à la réaction d’effroi de nos élites politiques : un homme vient de mordre la poussière. Et maintenant, à qui le tour ?

En voyant tout ce cirque chroniqué à la seconde sur twitter, difficile de ne pas penser à cette phrase de David Lynch : « le monde est cruel à l’intérieur et cinglé en surface »… à moins que cela ne soit l’inverse. Mais pourquoi au juste ? Comment en sommes-nous arrivés là, c’est à dire si bas, si loin dans le sordide, eux dans l’écran, nous obnubilés par l’écran ? Et comment on en sort ? Il faudrait peut être commencer par regarder ailleurs…

Il y avait par exemple ce week end un autre évènement qui lui, faute de cameras, est passé à la trappe. En lieu et place d’une suite de grand hôtel, il y avait un plateau de conifères, des crocus et des cailloux. En lieu et place des sirènes de Midtown, il y avait la pluie qui glace, la mémoire lourde et un podium face à la montagne. En lieu et place de New York, New York, il y avait … Thorens-Glières, Haute Savoie. En lieu et place des tout puissants qui ne maitrisent plus grand chose, il y avait les derniers résistants - réunis autour de Stéphane Hessel, star du jour, mais pas que – ces résistants qui ont tenté de faire tout basculer, en 1944. Comme sur ce plateau des Glières. En lieu et place de l’argent qui rend fou, il y avait une certaine rage : l’esprit de résistance partagé par plusieurs milliers de personnes.

C’est bien cet esprit de résistance que l’association « Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui » veut défendre en organisant depuis 4 ans, ce rassemblement annuel. Contre Nicolas Sarkozy d’abord, qui a tenté en 2007 de récupérer cette mémoire de la Résistance à des fins électoralistes. Dans l’entre deux tours en 2007, il était venu sur le plateau des Glières dérouler quelques pas très télégéniques ; depuis il fait son pèlerinage annuel, jamais à la même date mais toujours accompagné d’une camera.

Esprit de résistance ensuite contre la « dégradation délétère des institutions mises en place à la Libération ». Ce week end, les « Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui » ont d’ailleurs lancé « l’appel aux jeunes générations pour définir un nouveau programme de résistance ». Dans la pollution sonore qui a entouré ce week end, il y a peu de chance qu’il ait été entendu. Dans quelques mois un éditeur en fera peut être un best seller à 3 euros – le « Indignez vous » de Stéphane Hessel est issu d’un discours prononcé aux Glières en 2008.

L’appel plaide pour la sortie de notre régime présidentiel personnalisé. Il demande aussi « la garantie de la qualité du débat démocratique et la fiabilité des contre pouvoirs, en assurant la séparation des medias et des puissances de l’argent, comme en 1944 ». Il milite pour une « véritable démocratie sociale et économique, impliquant », nous y sommes, « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».

« Résister, c’est créer et créer c’est résister » conclut l’appel mais voilà, d’après Didier Magnin, Président de l’association : « résister ne suffira pas à construire un avenir meilleur. Il faut aussi parler du bonheur et le revendiquer pour tous ». Et ça, le bonheur comme ciment sincère du vivre ensemble, quand vous y pensez vraiment, ce n’est pas du divertissement.

Pour aller plus loin

Le site de l’association : citoyens-resistants.fr

L’appel du 14 mai 2011 : le texte

Pour se dégager de l’emprise de la finance, le jeu démocratique

Ma chronique sur France Culture du 12 avril 2011

C’est comme si les révoltes arabes, le tsunami, le nucléaire avait détourné notre attention de cette filou de finance. Pourtant dans l’intermède, elle s’enfonce toujours plus loin dans l’absurde. Et nous avec ! Ecrasées sous le poids des événements et des catastrophes, au moins deux informations capitales sont passées à la trappe ces dernières semaines.

La première en date est la faillite quasi annoncée de la Banque Centrale Américaine, la FED. Elle a 50 milliards de fonds propres pour 2050 milliards d’actifs engagés dont au moins la moitié sont complètement pourris. Seule solution : s’endetter encore plus en demandant au Trésor, dont elle a obtenu en janvier dernier la tutelle, d’émettre des obligations d’Etat. La FED s’endette pour des recettes qui n’en seront jamais et tout le monde le sait. Pour ne pas être plombée, à court terme, par les intérêts, elle maintient des taux proches de zéro dont la faiblesse pousse les investisseurs à privilégier des produits risqués, puisque les produits sûrs ne rapportent rien. Moyennant quoi : vous avez votre explication à l’excellente santé des marchés financiers. L’injection de liquidités ne vise pas à relancer l’économie, mais à maintenir la FED en vie. En résumé : qui impose un décrochement toujours plus terrible entre marchés financiers et réalité économique ? La FED, une banque en faillite.

La seconde information qui pourrait nous être utile mais qui, elle aussi, s’est faite bizarrement discrète : l’officialisation de l’incompétence du Fonds Monétaire International. Médecin urgentiste appelé à contre cœur, il euthanasie ses malades. C’est la conclusion du IEO, le Independent Evaluation Office du FMI, un organisme d’évaluation mis en place par les 187 membres. Son dernier rapport, publié en janvier dernier, sur l’action du FMI pendant la crise financière et monétaire est terrible pour ses dirigeants et notamment pour notre DSK national. En résumé, le FMI est englué dans le dogme néo-libéral (les marchés ont toujours raison, les crises financières majeures dans les économies développées cela n’arrive jamais, etc, etc). « Cette emprise intellectuelle du FMI altère ses capacités à identifier les risques ». Le rapport préconise des solutions comme « créer un environnement qui encourage la franchise et respecte les vues divergentes ; modifier le système de primes pour encourager le franc parler ; dépasser la culture en silo et la pensée insulaire…

Les media ont peu parlé de ce rapport à charge contre un potentiel candidat à la présidentielle. Mais le plus absurde est que le FMI s’est vu doter ces derniers mois d’un budget monstre (il a triplé) et d’attributions élargies. Le volume de ses Droits de Tirages Spéciaux, une « créance virtuelle » (selon le FMI lui même), sortie de nulle part, compensée par rien mais échangeables à l’envi contre l’une des quatre monnaies majeures (Dollar, Euro, Yen, Livre Sterling), a été multiplié, d’un coup d’un seul en 2009 par 9, pour atteindre un montant de 380 milliards d’euros. La trousse à pharmacie du docteur nul est bien remplie. Pour rassurer qui ? Nos politiques d’austérité sont dictées par u ne institution à l’aveuglement avéré, dont inefficacité est démontrée et à laquelle les Etats dépassés viennent de donner carte blanche !! Nos gouvernements ont réinventé le Monopoly et le concept de prime à la casse.

D’ailleurs, dimanche dernier, à Gödöllö en Hongrie, les Ministres des finances de l’Union Européennes se sont réunis pour décider des sanctions, pardon des « conditions de l’octroi des prêts » au vilain petit canard portugais (enfin à ses banques, dont beaucoup d’américaines, surtout). Sentant les opinions publiques enfin se réveiller et peut-être entendant la clameur des 50 000 manifestants qui défilaient, les ministres se sont fendus de quelques phrases du style : « Biensûr que c’est un programme difficile, mais il faut expliquer que pour améliorer la croissance et créer des emplois nous devons réduire la consommation budgétaire. » Une bonne fois pour toutes : si les politiques d’austérité avaient relancé l’emploi, cela ferait 30 ans qu’on le saurait. Visiblement, le FMI n’est pas le seul à souffrir d’emprise intellectuelle.

S’il y a un peuple qui est entrain de se dégager de cette emprise néo libérale c’est bien les Islandais. Interrogés par referundum ce week end, ils ont rejeté, massivement et pour la deuxième fois, le plan de remboursement des pertes liées à la faillite de la banque islandaise Icesave. L’Angleterre et les Pays Bas, pays dans lesquels Icesave disposait de filiales et dont la disparition a ruiné les clients, lui réclament 3.9 milliards d’Euros. Rappelons que l’affaire s’est doublée d’une crise diplomatique grave, l’Angleterre gelant, en 2008, les avoirs islandais sur son territoire en dégainant, allez savoir pourquoi, le Terrorism Act. Humiliée, ruinée, la population islandaise, qui a cru au miracle néo libéral comme personne, ne veut pas débourser un copeck pour les banques privées.

Il faut souligner la vitalité de la démocratie islandaise, exemplaire depuis qu’elle s’est remise de ses illusions. Le différent va finir devant les tribunaux et réduirait les chances de l’Islande d’entrer dans la sacro sainte Union Européenne. Vu les circonstances, il n’est pas dit que cela soit vraiment un problème.

Alors peut-être, enfin un espoir ! Rompre avec l’emprise absurde de la finance sur nos vies implique de se dégager “de gouvernements sous l’emprise d’institutions sous emprise”. Il y a du boulot. Cela s’appelle le jeu démocratique.

Pour aller plus loin :

Rapport de l’IEO sur la gestion de la crise financière par le FMI : téléchargez ici

Déclaration à la presse internationale d’Islande à la suite du referundum du 10 avril 2011 : téléchargez ici

Boulettes et compagnie

Ma chronique sur France Culture, le 1er juin 2010

A l’occasion de la venue de Pierre Hassner et Christophe Jaffrelot

Cette semaine, Barack Obama s’est rendu, entre autres, sur une plage de Louisiane. Mâchoire serrée, il s’est accroupi sur le sable. Il a saisi une boulette de pétrole, les photographes ont mitraillé. Cliché pour l’éternité. En regardant la boulette, Obama semblait vert de rage. Mais à quoi pensait-il, l’homme du « Yes we can ». Jusqu’à présent, il avait été pompier mondial. Il avait sauvé les banques, l’automobile, imposé au forceps une sécurité sociale pour tous. Aujourd’hui, la Louisiane exige une intervention de l’armée pour stopper la catastrophe. Obama doit réparer une fuite au fond des mers. C’est plus dur que d’intervenir sur la Lune, s’excuse-t-il. En regardant cette boulette à quoi pensait-il ? A « J’en peux plus » ? Le Président nord-américain était pompier mondial. Il devient plombier de l’univers. Ce pétrole qui s’échappe du centre de la terre lui rappelle chaque jour chaque seconde combien il est impuissant. A colmater la brèche, à réformer Wall Street, à discipliner un capitalisme qui à force de chercher son profit immédiat, écrase tout ce qui passe. Et contre lequel il ne peut rien. Que voit Barack Obama dans cette boulette ? La somme de ces échecs. Le pétrole fuit, englue et asphyxie. La mélasse se répand sur l’American dream. Il s’agissait de grimper l’échelle sociale grâce au travail. Aujourd’hui il faut garder son travail pour enrayer sa propre chute. Tout sauf le chômage. Comme le disait un directeur marketing de Cleveland, « j’ai gardé mon travail, j’ai juste perdu mon salaire ». Du jour au lendemain, il est passé d’employé à « consultant » : il a rejoint la cohorte de freelance, auto-entrepreneurs, dirions nous en France. Salaire réduit de moitié, plus de mutuelle. C’est l’emploi Canada Dry. ça a l’apparence d’un vrai job. C’est de la précarisation accélérée planquée sous les bonnes annonces des chiffres. Ceux qui sont faits pour plaire aux marchés. Avec eux, le cynisme n’a peur de rien, il s’affiche en Une. Le Monde, le journal, titrait hier, franco de port : « Crise grecque : pas de conséquences pour les ventes d’armes.». Nous voilà rassurés ! Fichtre, c’était donc ça le but de cette soudaine solidarité européenne. Des mauvaises langues prétendent que la France aurait conditionné sa participation au plan de sauvetage de la Grèce en l’échange de la bonne signature et exécution des contrats d’armement. C’est vrai qu’on était à deux doigts de l’exploit historique : leur vendre un Rafale. « Tout est possible » disait on, disait-il. « Surtout rien » répondrait Houellebecq. Tout est possible ces jours-ci, surtout pour DSK qui soigne sa cote de popularité. Il pourra se targuer d’être le Président du FMI le plus efficace de tous les temps : crise, plans de sauvetage et prêts en tout genre aidant, il a multiplié par quatre le bénéfice de l’organisation La crise n’est vraiment pas pour tout le monde. Pas pour Apple en tous les cas. Son Ipad qui s’est écoulé à 1 million d’exemplaires, débarque en France. « Objet magique » dit la presse qui s’en délecte et pense enfin tenir une bonne nouvelle. « Si la marque se décidait à sortir une gamme de caleçon, j’en porterais un aussi ».avoue un acheteur. Même le Parlement Européen est tombé dans le formidable plan de com’. Pour lutter contre l’absentéisme en classe, pardon, je veux dire au Parlement, il a été projeté d’équiper chacun des parlementaires de l’ardoise électronique. Bref, on a besoin de ré enchanter le monde. Ouf, tout va bien, Apple est là. Neuf morts sur un bateau au large de Gaza ? Boulette de Tsahal, catastrophe humaine, feu aux flammes. C’est révoltant, pas clair, affreux, tout ce que vous voudrez. Mais c’est tellement mieux, paraît-il, sur une tablette électronique. Alors, « Civilisation ou Barbarie ? » se demandait Pierre Hassner, dans son livre « La violence et la paix ». La réponse écrit-il dépend de notre capacité de secourir les victimes, de secouer l’ignorance et l’indifférence d’un Occident satisfait. Mais satisfait de quoi au juste ? De ses boulettes ? Alors “Civilisation ou Barbarie” ? Cela paraît vraiment d’actualité.

Acropolis now

Ma chronique sur France Culture le 3 mai 2010 

  Suite et jamais fin du combat de boxe « Planète financière » contre le reste du monde.

J’étais ce week end à la Foire de Paris. Vous savez cet endroit formidable où l’on trouve tout pour râper les carottes sans se fatiguer. J’ai vu une peinture d’extérieur qui s’auto nettoie avec la pluie. Ou encore plus fort, un aspirateur qui se déplace et travaille tout seul, telle une soucoupe volante à deux centimètres du sol. A la foire de Paris, donc ce week end, la vie était magnifique : à l’image de cet aspirateur libéré de l’homme, elle promettait un monde sans effort.

Au même moment, ce 1er mai, les étudiants de l’Unef scandaient sur un pavé parisien tétanisé par le retour de l’hiver. « Education pour tous, retraite à soixante ans, sinon ca va péter ».

Au même moment à Athènes, Papandreou concédait à un plan de rigueur monstre, pudiquement nommé « programme d’ajustement ». Ce plan est au social ce qu’est le régime détox à l’organisme : un coup de fouet qui donne la colique et rend fou. DSK, grand manitou de l’opération, se déclarait hier « admiratif de l’extrême rigueur choisie à Athènes ». C’est oublié que pour plaire aux marchés, Papandréou n’avait pas le choix. C’est oublié surtout que la population n’a pas encore organisé sa réponse. « S’il le faut, je descendrai dans la rue avec un couteau » a indiqué un fonctionnaire grec à la correspondante du Monde. La Grèce aujourd’hui, l’Europe demain matin, semblent en passe de devenir le terrain de jeu du « capitalisme du désastre » de Naomi Klein. Un néo-libéralisme qui profite des crises pour balayer tout ce qui empêche sa progression : couverture sociale, services publics notamment. « Ca va être la guerre » dit le garçon de café. The Economist, bible du libéralisme, ne s’y est pas trompé. Sous le titre « Acropolis now », le magazine détourne cette semaine l’affiche du Chef d’œuvre de Francis Ford Coppola : « Apocalypse now ». Sur fond d’Acropole au soleil couchant, les hélicoptères du FMI déboulent, menaçant, sur la capitale grecque. Angela Merckel en treillis, le regard méchant, reprend la ligne de Marlon Brando « l’horreur, l’horreur, l’horreur ». En Grèce, les dirigeants européens et le FMI ont fini par dégainer l’artillerie. Manque plus que la Chevauchée des Walkyrie. C’est the Economist, et pas l’humanité, qui le dit.

Ces derniers mois, on dénonce beaucoup l’a-moralité ou l’immoralité des marchés, leur emprise sur nos économies, sur nos vies. On dénonce leur vision court terme, égoïste. Leur cupidité. On oublie qu’en face, il n’y a pas eu, depuis longtemps, de pouvoir politique pour leur résister.

Nos gouvernements crient aujourd’hui, telle des vierges effarouchées en stigmatisant ses méchants marchés responsables de tout. Toutes ces années d’envolée de la dette souveraines, ils ont fait preuve, pour le dire gentillement, d’amateurisme. Epatés qu’ils étaient par cette finance qui a rapporté aussi de nombreux point de PIB. Sacro saint PIB. Mais, la vision court-termiste, clientéliste n’est pas l’apanage des marchés. Elle est devenue mantra de société. En politique, la cupidité porte un nom: électoralisme. Faute de courage politique, c’est à dire de capacité à légiférer sans viser l’élection d’après, on en vient, comme en Grèce, à réformer au bord du gouffre et dans le sang. Dans ce capitalisme du désastre, tout le monde est perdant.

Alors, après l’affolement, l’électoralisme et l’amateurisme, les aspirateurs soucoupes volantes et le plein emploi pour tous les électeurs jusqu’à la retraite dorée, l’heure des responsabilités n’a-t-elle pas sonné ?