Flore Vasseur Blog
Les pépins de la colère

Ma chronique sur France Culture du 31 mai 2011

Je ne sais pas si vous avez vu ces images de pastèques qui se mettent à exploser. Tout à coup, des morceaux d’écorce ou de chair volent tandis que le reste du fruit agonise, se dévidant de son sucre et de ses pépins bizarrement blancs. Cela se passe en Chine suite à l’utilisation, par des agriculteurs sous pression de rendement, d’un accélérateur de croissance, le forchlorfenuron, une substance chimique parfaitement légale. Il y a dans ces images de pastèques bombesques quelque chose d’éminemment, comment dire… émouvant et familier. Je m’explique.

Chaque jour, les citoyens européens grossissent les rangs de ce mouvement des « indignés », en Espagne, Italie, France et en Grèce. Depuis mercredi dernier, à Athènes, des manifestants occupent la place de Syntagma, en face du Parlement. Dimanche, il y aurait eu jusqu’à 100 000 personnes. Elles avaient manifesté il y a un an contre la cure d’austérité imposée par la Banque Centrale Européenne, l’Europe et le FMI en l’échange du premier prêt de 110 milliards d’euros. Cela n’a pas suffit. A 26% le taux d’intérêt à deux ans, la Grèce ne peut se financer sur les marchés. Le pays a deux options : le renflouement par ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la Troika (UE, FMI, BCE), ou le défaut de paiement, la faillite. Celle-ci aurait des répercussions démentielles au sens d’imprévisibles. Quand une personne ou une entreprise fait faillite, il y a des lois, une procédure ; mais dans le cas grec, le cas d’un pays, on est dans le no man’s land.

La dite Troika pose donc ses conditions pour un nouveau prêt : privatisation express - et donc à la casse - des entreprises publiques lesquelles elles, seraient plutôt en bonne santé. On dit que les vautours tournent dans le ciel de l’Acropole : Deutsche Telecom lorgnerait sur OTE, le France Telecom local, le PMU convoiterait son alter ego grec. Même les iles et les plages seraient à vendre. Pour le Financial Times, il s’agit d’une annexion économique d’un pays. Mais cette manœuvre inédite en démocratie ne fait que reporter le problème. Car au fond, aujourd’hui, demain, après demain qui va payer ? Personne ne sait. Peter Sloterdijk dans le Monde ce week end ne le disait pas autrement : « le créditisme » (notre civilisation basée sur le crédit comme capacité d’amener à un avenir tenable), le créditisme - que personnellement je rapprocherais assez volontiers du crétinisme - est entré dans une crise finale : la promesse du remboursement sur laquelle repose le sérieux de notre construction du monde ne peut être tenue ».

Place Syntagma des manifestants campent signifiant que leur pays n’est pas à vendre. Rappelons d’ailleurs que la décision de se mettre ou pas en faillite appartient aux grecs, pas à la Troika. Pour l’heure, les politiques décrédibilisent les revendications populaires à coup de commentaires parternalo-complaisants, du type de celui du Premier Ministre grec Theodoros Pangalos à savoir : « c’est un mouvement sans idéologie ni organisation qui se base sur un seul sentiment : la rage ».

Et alors ? Réduire le mouvement d’indignation à une poussée fièvre adolescente, évacuer les rassemblements à la Bastille ou à Barcelone ne règleront pas le problème. La bonne colère dit Aristote, c’est le sentiment qui accompagne le désir de justice. Cela commence probablement par l’idée de se réapproprier son destin. A ce sujet, grecs comme espagnols ne manquent pas de propositions comme, outre le départ du FMI, la levée de l’immunité parlementaire et la création d’une commission d’enquête sur la dette souveraine. On comprend que cela n’est pas confortable pour tout le monde. Car qu’est-ce qui pose vraiment problème ? L’emprise de la finance ou l’incapacité des politiques à faire primer l’intérêt général ?

Ne nous méprenons pas : nos pays sont des grosses pastèques shootées à l’accélérateur de croissance, à savoir, la dette poudre aux yeux et à la consommation sèche-pleurs. Et dans l’affaire, c’est nous les pépins. Blancs de rage. Et peut-être pas si crétins.

Pour se dégager de l’emprise de la finance, le jeu démocratique

Ma chronique sur France Culture du 12 avril 2011

C’est comme si les révoltes arabes, le tsunami, le nucléaire avait détourné notre attention de cette filou de finance. Pourtant dans l’intermède, elle s’enfonce toujours plus loin dans l’absurde. Et nous avec ! Ecrasées sous le poids des événements et des catastrophes, au moins deux informations capitales sont passées à la trappe ces dernières semaines.

La première en date est la faillite quasi annoncée de la Banque Centrale Américaine, la FED. Elle a 50 milliards de fonds propres pour 2050 milliards d’actifs engagés dont au moins la moitié sont complètement pourris. Seule solution : s’endetter encore plus en demandant au Trésor, dont elle a obtenu en janvier dernier la tutelle, d’émettre des obligations d’Etat. La FED s’endette pour des recettes qui n’en seront jamais et tout le monde le sait. Pour ne pas être plombée, à court terme, par les intérêts, elle maintient des taux proches de zéro dont la faiblesse pousse les investisseurs à privilégier des produits risqués, puisque les produits sûrs ne rapportent rien. Moyennant quoi : vous avez votre explication à l’excellente santé des marchés financiers. L’injection de liquidités ne vise pas à relancer l’économie, mais à maintenir la FED en vie. En résumé : qui impose un décrochement toujours plus terrible entre marchés financiers et réalité économique ? La FED, une banque en faillite.

La seconde information qui pourrait nous être utile mais qui, elle aussi, s’est faite bizarrement discrète : l’officialisation de l’incompétence du Fonds Monétaire International. Médecin urgentiste appelé à contre cœur, il euthanasie ses malades. C’est la conclusion du IEO, le Independent Evaluation Office du FMI, un organisme d’évaluation mis en place par les 187 membres. Son dernier rapport, publié en janvier dernier, sur l’action du FMI pendant la crise financière et monétaire est terrible pour ses dirigeants et notamment pour notre DSK national. En résumé, le FMI est englué dans le dogme néo-libéral (les marchés ont toujours raison, les crises financières majeures dans les économies développées cela n’arrive jamais, etc, etc). « Cette emprise intellectuelle du FMI altère ses capacités à identifier les risques ». Le rapport préconise des solutions comme « créer un environnement qui encourage la franchise et respecte les vues divergentes ; modifier le système de primes pour encourager le franc parler ; dépasser la culture en silo et la pensée insulaire…

Les media ont peu parlé de ce rapport à charge contre un potentiel candidat à la présidentielle. Mais le plus absurde est que le FMI s’est vu doter ces derniers mois d’un budget monstre (il a triplé) et d’attributions élargies. Le volume de ses Droits de Tirages Spéciaux, une « créance virtuelle » (selon le FMI lui même), sortie de nulle part, compensée par rien mais échangeables à l’envi contre l’une des quatre monnaies majeures (Dollar, Euro, Yen, Livre Sterling), a été multiplié, d’un coup d’un seul en 2009 par 9, pour atteindre un montant de 380 milliards d’euros. La trousse à pharmacie du docteur nul est bien remplie. Pour rassurer qui ? Nos politiques d’austérité sont dictées par u ne institution à l’aveuglement avéré, dont inefficacité est démontrée et à laquelle les Etats dépassés viennent de donner carte blanche !! Nos gouvernements ont réinventé le Monopoly et le concept de prime à la casse.

D’ailleurs, dimanche dernier, à Gödöllö en Hongrie, les Ministres des finances de l’Union Européennes se sont réunis pour décider des sanctions, pardon des « conditions de l’octroi des prêts » au vilain petit canard portugais (enfin à ses banques, dont beaucoup d’américaines, surtout). Sentant les opinions publiques enfin se réveiller et peut-être entendant la clameur des 50 000 manifestants qui défilaient, les ministres se sont fendus de quelques phrases du style : « Biensûr que c’est un programme difficile, mais il faut expliquer que pour améliorer la croissance et créer des emplois nous devons réduire la consommation budgétaire. » Une bonne fois pour toutes : si les politiques d’austérité avaient relancé l’emploi, cela ferait 30 ans qu’on le saurait. Visiblement, le FMI n’est pas le seul à souffrir d’emprise intellectuelle.

S’il y a un peuple qui est entrain de se dégager de cette emprise néo libérale c’est bien les Islandais. Interrogés par referundum ce week end, ils ont rejeté, massivement et pour la deuxième fois, le plan de remboursement des pertes liées à la faillite de la banque islandaise Icesave. L’Angleterre et les Pays Bas, pays dans lesquels Icesave disposait de filiales et dont la disparition a ruiné les clients, lui réclament 3.9 milliards d’Euros. Rappelons que l’affaire s’est doublée d’une crise diplomatique grave, l’Angleterre gelant, en 2008, les avoirs islandais sur son territoire en dégainant, allez savoir pourquoi, le Terrorism Act. Humiliée, ruinée, la population islandaise, qui a cru au miracle néo libéral comme personne, ne veut pas débourser un copeck pour les banques privées.

Il faut souligner la vitalité de la démocratie islandaise, exemplaire depuis qu’elle s’est remise de ses illusions. Le différent va finir devant les tribunaux et réduirait les chances de l’Islande d’entrer dans la sacro sainte Union Européenne. Vu les circonstances, il n’est pas dit que cela soit vraiment un problème.

Alors peut-être, enfin un espoir ! Rompre avec l’emprise absurde de la finance sur nos vies implique de se dégager “de gouvernements sous l’emprise d’institutions sous emprise”. Il y a du boulot. Cela s’appelle le jeu démocratique.

Pour aller plus loin :

Rapport de l’IEO sur la gestion de la crise financière par le FMI : téléchargez ici

Déclaration à la presse internationale d’Islande à la suite du referundum du 10 avril 2011 : téléchargez ici

Acropolis now

Ma chronique sur France Culture le 3 mai 2010 

  Suite et jamais fin du combat de boxe « Planète financière » contre le reste du monde.

J’étais ce week end à la Foire de Paris. Vous savez cet endroit formidable où l’on trouve tout pour râper les carottes sans se fatiguer. J’ai vu une peinture d’extérieur qui s’auto nettoie avec la pluie. Ou encore plus fort, un aspirateur qui se déplace et travaille tout seul, telle une soucoupe volante à deux centimètres du sol. A la foire de Paris, donc ce week end, la vie était magnifique : à l’image de cet aspirateur libéré de l’homme, elle promettait un monde sans effort.

Au même moment, ce 1er mai, les étudiants de l’Unef scandaient sur un pavé parisien tétanisé par le retour de l’hiver. « Education pour tous, retraite à soixante ans, sinon ca va péter ».

Au même moment à Athènes, Papandreou concédait à un plan de rigueur monstre, pudiquement nommé « programme d’ajustement ». Ce plan est au social ce qu’est le régime détox à l’organisme : un coup de fouet qui donne la colique et rend fou. DSK, grand manitou de l’opération, se déclarait hier « admiratif de l’extrême rigueur choisie à Athènes ». C’est oublié que pour plaire aux marchés, Papandréou n’avait pas le choix. C’est oublié surtout que la population n’a pas encore organisé sa réponse. « S’il le faut, je descendrai dans la rue avec un couteau » a indiqué un fonctionnaire grec à la correspondante du Monde. La Grèce aujourd’hui, l’Europe demain matin, semblent en passe de devenir le terrain de jeu du « capitalisme du désastre » de Naomi Klein. Un néo-libéralisme qui profite des crises pour balayer tout ce qui empêche sa progression : couverture sociale, services publics notamment. « Ca va être la guerre » dit le garçon de café. The Economist, bible du libéralisme, ne s’y est pas trompé. Sous le titre « Acropolis now », le magazine détourne cette semaine l’affiche du Chef d’œuvre de Francis Ford Coppola : « Apocalypse now ». Sur fond d’Acropole au soleil couchant, les hélicoptères du FMI déboulent, menaçant, sur la capitale grecque. Angela Merckel en treillis, le regard méchant, reprend la ligne de Marlon Brando « l’horreur, l’horreur, l’horreur ». En Grèce, les dirigeants européens et le FMI ont fini par dégainer l’artillerie. Manque plus que la Chevauchée des Walkyrie. C’est the Economist, et pas l’humanité, qui le dit.

Ces derniers mois, on dénonce beaucoup l’a-moralité ou l’immoralité des marchés, leur emprise sur nos économies, sur nos vies. On dénonce leur vision court terme, égoïste. Leur cupidité. On oublie qu’en face, il n’y a pas eu, depuis longtemps, de pouvoir politique pour leur résister.

Nos gouvernements crient aujourd’hui, telle des vierges effarouchées en stigmatisant ses méchants marchés responsables de tout. Toutes ces années d’envolée de la dette souveraines, ils ont fait preuve, pour le dire gentillement, d’amateurisme. Epatés qu’ils étaient par cette finance qui a rapporté aussi de nombreux point de PIB. Sacro saint PIB. Mais, la vision court-termiste, clientéliste n’est pas l’apanage des marchés. Elle est devenue mantra de société. En politique, la cupidité porte un nom: électoralisme. Faute de courage politique, c’est à dire de capacité à légiférer sans viser l’élection d’après, on en vient, comme en Grèce, à réformer au bord du gouffre et dans le sang. Dans ce capitalisme du désastre, tout le monde est perdant.

Alors, après l’affolement, l’électoralisme et l’amateurisme, les aspirateurs soucoupes volantes et le plein emploi pour tous les électeurs jusqu’à la retraite dorée, l’heure des responsabilités n’a-t-elle pas sonné ?