Flore Vasseur Blog
Julian Assange sur les révolutions, la technologie et le pouvoir

Avant d’être l’homme de WikiLeaks, Julian Assange est un hacker. Il a raconté son expérience, au sein de la communauté australienne du hacking à la fin des années quatre vingt, dans un livre, Underground, paru en 1997. Mon éditeur, les éditions des Equateurs, a publié la version inédite en Français de ce livre (j’en signe la préface) en mars dernier. Nous sommes allés remettre son livre à Julian et j’en ai profité pour l’interviewer dans un bed and breakfast de Beccles, où il est en résidence surveillée.

L’éditeur allemand de Underground était également présent, accompagnée d’une équipe de la ZDF qui en a tiré le reportage suivant (si vous parlez allemand) : http://www.youtube.com/watch?v=LfYX8AHpjJk

Une partie de mon interview de Julian est parue dans Libération en Avril (en accès payant sur leur site). Julian revient notamment sur le rôle des nouvelles technologies dans les révolutions arabes (et d’une manière générale, dans les soulèvements populaires). Alors que cette question - pour moi majeure - semble évitée par le e-G8, voici donc l’intégralité de notre entretien :

En 1994, vous décidez de consacrer trois années de votre vie à l’écriture de ce livre Underground qui raconte l’épopée des premiers pirates de l’informatique. Pourquoi ?

C’était un univers unique dans lequel j’avais été impliqué et je voulais le montrer au monde entier. J’étais fier de cet environnement, fier de ce que nous avions accompli en tant que communauté de jeunes partout dans le monde. Nous étions en avance sur quelque chose de crucial, avant que l’Internet lui même ne soit accessible à qui que ce soit à part l’armée.

Quelle histoire avez-vous voulu raconter ?

J’ai voulu raconter la façon dont ce réseau international de hackers opérait ainsi que les ressorts psychologiques et les effets sur les personnes impliquées, en Australie mais aussi aux USA.

Qui étiez vous à l’époque ? Comment viviez vous ?

Quand j’ai écrit ce livre, c’était une époque particulière de ma vie. J’étais très jeune, 21, 22 ans, j’avais créé l’un des premiers fournisseurs d’accès en Australie, le seul en tous les cas où il y avait une liberté de parole totale. Je m’occupais donc de cette société, j’avais des projets en tant qu’activiste et aussi un procès lié à un magazine sur le hacking… bref, c’était une période très intense mais j’étais extrêmement fier de cet environnement incroyable dans lequel j’avais été et je voulais en parler. D’une certaine manière c’était probablement beaucoup trop tôt. Quand le livre est sorti, personne n’avait vraiment entendu parler de l’Internet. Il était un peu trop en avance sur son temps. C’est pour cela que c’est bien de voir ce livre qui raconte les débuts de la première communauté international de l’Underground ressortir maintenant. Au moment même ou l’Underground est en pleine révolution. Avec la politisation des jeunes sur Internet, les hackers eux-mêmes deviennent politiques. Ils ne font plus les choses juste pour l’exploit ou à des fins criminelles. Tout cela est en train de changer et du coup, c’est le bon moment pour se plonger dans les origines du mouvement et de se demander d’où cela vient.

Effectivement, dans votre livre, les hackers se vivent comme des explorateurs. Aujourd’hui, ils se vivent comme des révolutionnaires. Que s’est-il passé en 15 ans ? Qu’est-ce qui a changé ?

L’Internet est entré dans nos vies, il s’est immiscé dans tous les aspects de la société et lui a apporté ses valeurs. Je me souviens bien de ce moment. C’était autour de 1996, quand les premiers sites internet grand public sont apparus. Vous pouviez voir que l’Internet n’avait qu’une envie, c’était de pénétrer la société. Nous avions nos propres valeurs qui étaient donc un mix des valeurs de ceux qui étaient sur Internet à l’époque : les scientifiques, les étudiants et les hackers. On se demandait comment notre culture allait évoluer en pénétrant la société. La culture de société allait-elle engloutir la notre, ou la culture de l’Internet allait elle modifier la culture de société ? En fait les deux phénomènes se sont passés. Mais maintenant, culture de société et culture de l’Internet ont vraiment fusionné. Les jeunes découvrent le fonctionnement du monde grâce à leurs échanges sur Internet. Ils sont sortis du système de la presse traditionnelle. Ce système est très proche du pouvoir, parce qu’il est lui même puissant et décentralisé. Cette proximité au pouvoir conduit directement à une sélection naturelle des journalistes. Ceux qui survivent dans la presse traditionnelle sont ceux qui pratiquent l’auto-censure. Du coup, les jeunes s’en écartent… Les jeunes grandissent, s’éduquent aujourd’hui d’une manière différente et ce phénomène a maintenant atteint une taille critique. A travers nos publications et notre propre exemple, celui de WikiLeaks, nous avons montré une nouvelle façon de faire. Nous sommes une sorte d’avant garde de ce mouvement. Maintenant qu’il y a toutes ces batailles autour de nous, ces jeunes se rendent compte qu’il y a ici quelque chose ici (la liberté de l’Information, de la parole sur Internet) à chérir. Ils nous protègent non parce que nous leur demandons mais parce que ils se disent que c’est la bonne chose à faire. Et ils protègent et soutiennent des initiatives similaires avec des valeurs similaires. La défense de ces valeurs est devenue quelque chose de très courant pour ces nouvelles générations et cela nous rend très optimistes. C’est quelque chose qui d’après des activistes que j’admire comme Daniel Ellsberg, ne s’est pas passé depuis 68. Nous vivons une nouvelle version de 68. Ce mouvement est endémique, il vient du peuple et le mécanisme qui le promeut vient juste d’apparaître.

Que pensez vous du rôle de collectifs comme Anonymous aujourd’hui ?

Anonymous est vraiment un phénomène intéressant précisément parce que n’importe qui peut s’impliquer, n’importe qui peut dire qu’il est Anonymous, n’importe qui peut participer à des fuites. C’est une organisation très fluide, sans leadership et qui montre qu’il y a une professionnalisation très forte chez les hackers. Même les meilleurs d’entre eux, passent par Anonymous de temps en temps pour faire des choses. Ils sont mieux couverts et peuvent ensuite reprendre leur vie là où ils l’ont laissée. C’est plutôt bien vu et bien fait. On n’a jamais vu un phénomène pareil je crois, à part peut être des religions qui ne seraient basées que sur des livres, sans structure physique, ni église, ni chef, ni organisation véritable. Ici on a une idée et une marque pour faire des choses mais cette idée et cette marque n’appartiennent à personne. Anonymous fait partie de ces mouvements spontanés qui apparaissent aujourd’hui. Ce qui les rend possible et les soutient c’est la facilité d’appropriation de ces pratiques, la vitesse de leur diffusion ainsi que les émotions que les personnes qui y participent ressentent, les amitiés qui se développent. Les valeurs inhérentes sont positives. C’est l’anti-sectarisme. Il y a une vraie fluidité, on entre et sort comme on veut, il n’y a pas de hiérarchie, de personnalisation de qui que ce soit, de pouvoir apparent. Bien sur pour garder toute la force du mouvement et les valeurs bien alignées, il va falloir qu’il y aient des personnalités publiques qui promeuvent ces valeurs. Notre organisation est un exemple de cela : à un certain moment, il a fallu défendre nos valeurs et accepter les conséquences de la personnalisation que cela impliquait tout en prouvant sa force en ne courbant jamais l’échine.

Comment WikiLeaks, les réseaux sociaux et les hactivistes ont-ils selon vous contribué aux récentes révolutions et mouvements de démocratisation au Moyen Orient?

C’est un sujet extrêmement intéressant et complexe. Disons que le Moyen-Orient était comme du bois prêt à flamber. Il y avait cette particularité démographique, celle d’une jeunesse prépondérante, la pénétration d’Internet, des mouvements migratoires entre ces Etats, la TV satellite et le choix éditorial d’Al Jazeera de couvrir et d’enquêter sur ces révoltes. On voit aujourd’hui que ce travail d’Al Jazeera est compromis en Arabie Saoudite et à Bahrein à cause des implications géopolitiques pour le Qatar mais pour la Tunisie et l’Egypte, son travail était excellent. Mais tout cela n’est pas parti tout seul. Tout cela, à nouveau, c’était du bois prêt à flamber. Ce qui a semblé tout déclencher c’est la publication par WikiLeaks de câbles diplomatiques sur ces pays, beaucoup de câbles. Ils ont été repris par des journaux locaux, en arabe, comme El-Akbar au Liban, ou par des clones de WikiLeaks, comme tunisialeaks, en Tunisie qui essaie de relayer notre travail dans la région. Tunisialeaks a traduit nos câbles en français. Du coup, les versions arabe et française de ces câbles se sont diffusées très rapidement en Tunisie dès le début du mois de décembre. Et ceux-ci ne faisaient pas que décrire les problèmes et la corruption du régime Ben Ali mais mettaient aussi en évidence la situation du régime dans toute sa fragilité : les câbles révélaient clairement que s’il y avait un conflit politique entre le régime Ben Ali et l’armée, les Etats-Unis ne soutiendraient pas nécessairement le régime de Ben Ali mais plutôt l’armée. Cela a envoyé un signal fort aux activistes en Tunisie, mais aussi à l’armée, aux partisans de Ben Ali et aussi aux régions avoisinantes. Cela a donné confiance aux activistes. De la même manière, le soutien des occidentaux au régime de Ben Ali a été affaibli par la mise en évidence de cette vision américaine de la corruption du régime. Il est devenu très difficile pour la France de soutenir Ben Ali dès lors que vous aviez l’ambassadeur américain qui affirmait ce qu’était la situation réellement. La même chose s’est passée pour l’Egypte. Un journal national égyptien s’est mis à publier les câbles diplomatiques. A cause de la situation au Sinai, Israël et les Etats Unis voulaient préserver leurs positions. Quand le régime a commencé à tanguer et que Moubarak a été attaqué de toutes parts, Omar Souliman, l’ancien chez des services secrets égyptiens, a été mis en avant par les US et Israël. Et nous, nous avons commencé à sortir les câbles sur Omar Souliman, qui est en fait un type assez terrifiant. Du coup, il est devenu impossible pour les USA de soutenir publiquement Souliman et Moubarak quand leurs propres câbles décrivaient combien ils étaient dangereux et terribles. Par effet ricochet, ce genre de soutien est devenu impossible pour tous les gouvernements occidentaux. Toute cette région est dans une dynamique particulière où les dictateurs se soutiennent les uns les autres. Ce genre de publications et les révoltes internes les ont forcés à se replier sur eux-mêmes et à se concentrer sur leurs problèmes internes au lieu de faire ce qu’ils font d’habitude : s’appuyer les uns sur les autres, entre dictateurs.

Jusqu’où cela peut-il aller ? Pensez vous que cette dynamique révolutionnaire peut toucher le monde occidental, l’Europe, les Etats Unis ?

C’est vraiment un grand espoir pour moi. Au Moyen Orient on a vu des dictateurs tomber et des concessions énormes faites aux populations de la part de dictateurs ou Rois qui s’accrochent à leur règne. Pour rester au pouvoir, ils savent qu’ils vont devoir faire concession sur concession. Au final, c’est ce dont nous avons besoin. Ce qui compte ce n’est pas qui représente l’Etat, mais le niveau de pouvoir que le peuple a, à travers ces concessions. Ce qui s’est passé au Moyen-Orient est très inspirant pour les jeunes en Occident et cela pourrait bien se traduire par un renforcement des mouvements politiques de la jeunesse en ici. Jusqu’où cela va aller ? Je n’en suis pas tout à fait sûr mais en Occident, à cause de la complexité et la sophistication de sa structure politique, c’est plus facile pour les gouvernements de faire des concessions. Je pense que ces régimes ne vont pas être renversés mais seront plutôt obligés à beaucoup de concessions très rapidement. 

Comment définiriez vous le pouvoir aujourd’hui et où se trouve-t-il ?

Les informations révélées par Wikileaks ont montré quelque chose d’important. Pas seulement les informations en elles-mêmes d’ailleurs. Nos informations sont toujours liées au passé, même si cela peut être un passé récent. Mais les réponses apportées à nos informations sont toujours liées à quelque chose qui se passe maintenant. Et les réponses à nos informations, malgré les envolées lyriques des politiciens américains sur le premier amendement de la constitution, l’importance de la démocratie, de la liberté de la presse ont été de tenter de nous supprimer, par quelque moyen que ce soit. Par exemple, ils ont demandé à Visa, PayPal, Mastercard de nous contraindre à un embargo économique empêchant les gens de nous envoyer des dons pour nous permettre de rester à flot, de continuer à publier nos informations. Et tout ça, hors de toute procédure judiciaire ou même administrative, juste en forçant Visa Londres, normalement une société britannique, à accéder à leur requête. Le pouvoir de Washington aujourd’hui s’exerce à travers des multinationales, le système et des accords financiers et les agences de surveillance qui sont partout en Occident. Il y a un « empire occidental », pas que Washington, mais aussi Paris, Londres et lorsque quelqu’un parle trop fort, cet empire occidental réagit exactement de la même manière que l’Union Soviétique à l’époque. C’est juste un peu plus sophistiqué. C’est quelque chose que nous pouvons observer parce que tout à coup, il y a eu un peu de lumière dans cette pièce toute noire qui a laissé entrevoir la structure de ce pouvoir. C’est le résultat de la réponse qui a été donné à notre action, pas le résultat de nos publications en tant que telles. Cela devrait nous donner de l’espoir. Il y a des tentatives pour nous censurer et pour censurer les gens qui font la même chose à cause d’une seule chose : la peur. La peur de devoir être réformé. L’un des arguments en faveur de la liberté d’expression en Occident est de dire que cela est constitutionnel, que c’est un droit humain, que la presse est forte ; l’autre est de dire que la liberté d’expression existe parce qu’elle est vécue, utilisée. Les structures de pouvoir de base en Occident ont été largement fiscalisées. Tout cela est très contractuel. L’équilibre politique, les tendances politiques n’ont plus tant d’importance face à tout cela. Ce que dit la presse n’a plus d’importance, la façon dont les gens votent non plus… cela ne changera pas la façon dont le pouvoir opère. Nous avons été capable de prendre la parole de façon si forte toute cette année que cela a commencé à faire bouger cette structure de base. Le fait due les gouvernements soient sortis du bois pour nous faire taire a non seulement révélé la structure du pouvoir aujourd’hui mais aussi l’espoir que si l’on expose la façon dont ce pouvoir fonctionne les choses vont commencer à bouger.

A votre sortie de prison, votre mère vous aurait demandé si tout cela valait le coup ? Que lui avez vous répondue ?

J’ai effectivement pensé à cela quand j’étais en prison, le fait que l’on puisse m’arrêter, même me tuer. Cela m’a plutôt confirmé dans mon choix, m’a rendu plus déterminé. Et finalement vous gérez la situation en vous attachant à faire votre travail. Il y a des milliers de choses à faire, vous n’avez pas le temps de vous attardez trop sur la situation, juste vous demander si la stratégie est la meilleure possible. Oui c’est un travail dangereux, oui la situation dans laquelle je suis est difficile, oui la situation dans laquelle sont tous nos collaborateurs est difficile, il y a la situation de nos sources potentielles, comme celle de Bradley Manning, qui est vraiment terrible. Tout cela est très difficile. Mais d’un autre côté, regardez ce que nous sommes entrain de faire ! Tout cela est très satisfaisant. On a qu’une vie, nous vivons en accord avec nos valeurs et cela semble nous permettre de réaliser des choses. Toute cette satisfaction vaut bien tous ces problèmes.

Vous avez déclaré que vous étiez heureux d’aller en prison car au moins vous auriez le temps de lire un livre. Alors Julian Assange, qu’avez-vous lu durant votre séjour en prison ?

J’ai lu le Pavillon des Cancéreux par Soljenitsyne. Visiblement vous êtes assez passionné par ce genre littéraire (ndla : le confinement, la maladie) pourtant il y a d’autres sujets en littérature… Oui, mais il n’y a pas tant de livres que cela en prison ! J’étais en fait assez surpris de trouver celui-là. J’ai toujours aimé ce genre littéraire, ces luttes… Et j’ai une grande admiration pour Soljenitsyne. Il est né pendant la première guerre mondiale, a combattu lors de la deuxième, a été emprisonné par Staline, a souffert du cancer pendant son exil en Sibérie. Il a réussi à être publié, a vécu sous la surveillance du KGB, a reçu le Prix Nobel de la Paix, a trouvé refuge aux Etats-Unis, où il n’était pas heureux. Du coup, il est revenu en Union Soviétique. Il a vécu une vie de luttes qui n’ont fait que tester la force de son caractère et son engagement et c’est un exemple pour chacun de nous.

Propos recueillis à Beccles le 27 mars 2011

“Nous avons été un déclencheur” Julian Assange

Le reste de mon interview de Julian Assange est dans libé ce jour (16/04/2011), et dans quelques jours sur ce blog

Lire l’interview


Parution de Underground, le premier livre de Julian Assange

Quand Julian Assange rencontre Suelette Dreyfus, il a 22 ans et déjà plusieurs vies derrière lui. Il a commis ses principaux actes de hacking, a été poursuivi par le FBI, jugé par une Cour australienne. Il a été marié, est devenu père, a divorcé. Suelette Dreyfus écoute son histoire. Journaliste, elle flaire le scoop. Tout est déjà là, génie et fêlures, fragilité ontologique et désir de toute puissance. Ensemble ils enquêtent pendant trois ans pour raconter les exploits et l’effondrement des pionniers du hacking, en Australie au tournant des années quatre-vingt-dix. Underground paraît la première fois en 1997 en Australie. Il est ensuite traduit en Chinois et en russe. Disponible gratuitement en anglais sur Internet, il est téléchargé 400 000 fois. Je suis tombée dessus au hasard de mes recherches sur WikiLeaks et j’ai adoré.

C’est un document incroyable sur Julian Assange mais aussi cette culture du hacking qui me semble si importante à comprendre aujourd’hui. Au rythme des Midnight Oil ou des Pixies, Mendax, Pad, Electron, Anthrax, Phoenix infiltrent les sites de la Nasa, de l’armée américaine, de Citibank. Ils découvrent la cyber guerre, écoutent le FBI les écouter, cherchent un refuge à leur mal-être. Ils ont 15 ans, 18 au maximum, se vivent comme des explorateurs. La police les ferre comme des criminels.

Les personnages de Underground sont les grands frères de ces hackers recrutés par le FBI comme fantassins de la cyberguerre ; de ces « hacktivistes » qui aujourd’hui soutiennent, concurrencent ou prolongent l’action de WikiLeaks ; de ces militants des droits de l’Homme qui, en Tunisie, Egypte, Russie ou Chine se servent de l’Internet pour organiser une contestation ou simplement, contredire la vérité d’Etat. Et la faire tomber. Avec mon éditeur Olivier Frébourg, nous pensons que, au delà des éléments décrits par Assange sur sa jeunesse (3 chapitres, sur 11 lui sont consacrés), Underground éclaire cette fascinante culture de la piraterie, qui mêle revendications identitaires, candeur anarchiste, maîtrise redoutable et redoutée des outils technologiques.

Du coup, Underground paraît en français pour la première fois le 24 février aux Editions des Equateurs. Et j’en signe la préface. Wish us luck !

UNDERGROUND, de Julian Asssange et Suelette Dreyfus, Editions des Equateurs, 24 février 2011, 348 pages

Pirate, sonneur d’alarme et journalisme en déroute

Ma chronique sur France Culture du 28 décembre 2010

Bradley Manning, 23 ans est soupçonné être à l’origine des fuites concernant l’armée et la diplomatie américaines. Il a été arrêté fin mai, sur dénonciation d’Adrian Lamo, ancienne star du hacking international avec lequel il avait l’habitude de discuter en ligne. Adrian Lamo a sévi au début de la décennie en piratant Yahoo Actualité, Worldcom, Microsoft et le New York Times. Bradley Manning lui aurait dit, en ligne donc, avoir fait fuiter trois éléments : la vidéo de l’hélicoptère Appache tirant sur des civils irakiens et des caméramans de Reuters ; un mémo interne établissant Wikileaks comme menace contre la sécurité américaine ; 260 000 câbles diplomatiques.

C’est le magazine Wired, qui suit Adrian Lamo, depuis les années 2000, qui a révélé l’affaire, celui-ci leur ayant confié une copie des dites conversations. D’après Wired, Manning aurait écrit : “Partout où il y a une position américaine, il y a un scandale diplomatique à révéler : c’est de la diplomatie transparente. L’anarchie mondiale en format excel. C’est le climat gate avec un angle global et une profondeur à couper le souffle. C’est beau et effrayant. »

Il aurait même raconté comment, de la base irakienne où il était en poste, il s’y prenait : « je sors un CD enregistrable sur lequel est écrit « Lady Gaga ». Une fois le disque dans ma machine, j’efface un peu de musique et enregistre un fichier compressé. J’écoute et chante sur les paroles de « Telephone” tout en exfiltrant la plus grosse fuite de données de toute l’histoire américaine : des serveurs défaillant, un système d’administration défaillant, une sécurité physique défaillante, une contre-intelligence faiblarde et incapable de détecter les signaux faibles … c’est l’orage parfait. »

“A son cœur défendant”, Adrian Lamo aurait fini par dénoncer Manning parce que, a-t-il déclaré « des vies sont en danger ». Toujours d’après le magazine Wired, c’est dans un Starbuck, près de chez lui en Californie, qu’il aurait remis à des agents du FBI une copie de ses conversations privées avec Manning.

J’emploie le conditionnel car des incohérences ou coïncidences apparaissent : d’abord, bizarrement le mois précédent l’arrestation de Manning, Adrian Lamo a passé 15 jours dans un hôpital psychiatrique. Il y aurait amené contre son gré par la police. On lui aurait diagnostiqué un syndrome d’Asperger, une forme d’autisme souvent attribuée aux cracks en informatique. Surtout, les conversations portant précisément sur WikiLeaks et Julian Assange n’ont jamais été publiées par Wired pour une raison simple : elles ne figureraient pas dans les copies du « chat » mais auraient été rapportées ORALEMENT par Adrian Lamo.

Malgré cela, Bradley Manning croupit depuis plus 216 jours en cellule d’isolement dans des conditions extrêmes réservées aux plus grands criminels. Or lui n’a toujours pas été jugé. Réveil à 5h, interdiction de dormir jusqu’au soir, de faire de l’exercice. Il passe 23 heures dans sa cellule sans drap, oreiller, livre ni journal. Pour lui permettre de se défouler les jambes, on le conduit dans une cellule plus grande dans lequel il a le droit de marcher, en cercle, pendant une heure maximum. Il peut regarder la télévision mais locale et une seule heure par jour.

David House, étudiant au MIT, est l’un des seuls à lui rendre visite en prison. Il est à l’origine de son groupe de soutien. Dans un long article sur Salon.com, Glenn Greenwald a relayé son travail et parlé de torture. Son analyse est sans appel : Bradley Manning subit un traitement visant à lui détruire la conscience et à le rendre fou. Avec son article, Greenwald a réveillé la presse internationale et forcé l’administration américaine à justifier – bien mal - l’extrémisme des conditions de détention de Manning.

Dans sa cellule, Julian Assange a probablement pensé à lui. Selon le fondateur de WikiLeaks, l’Amérique fait pression sur Manning pour qu’il l’incrimine. Elle pourrait alors accuser Julian Assange d’espionnage, invoquer une conspiration et l’emprisonner aux Etats-Unis. Ce serait, d’après lui, son arrêt de mort. Au delà de son cas personnel, démentant n’avoir jamais été en contact avec Manning, il rappelle que si à chaque fois qu’une source interne révèle quelque chose à un journaliste celle-ci finit en prison pour espionnage, alors c’est la mort et pas seulement la sienne : mais celle du journalisme.

Bonne année à tous.

Pour aller plus loin : http://www.salon.com/news/opinion/glenn_greenwald/2010/12/14/manning http://www.bradleymanning.org/

Mise à jour : réponse de Wired à Gleenwald : http://www.wired.com/threatlevel/2010/12/greenwald/

La révolution en surfant

Ma chronique sur France Culture du 7 décembre 2010

Depuis la publication des câbles diplomatiques et surtout depuis l’arrestation de Julian Assange en Angleterre, il y a une semaine, Internet est entrain de devenir un champs de bataille.

Car d’un cote, il y a l’Etat fédéral américain et ses offensives, directes ou non, contre tout ce qui se rapproche de WikiLeaks :

- Il y a ses attaques de déni de services, lancées souvent par des pirates recrutés par le FBI, pour rayer WikiLeaks de l’Internet.

- Il y a les pressions sur les fournisseurs de WikiLeaks, qui généralement lâchent leur client donc. Ces derniers jours, Twitter et Facebook, émanation de l’Internet, relais naturels des débats qui agitent et concernent le Web, auraient eux-mêmes censuré des messages d’activistes.

- Il y a enfin ce « cyber control order » que l’Armée américaine vient d’adopter. Non seulement, ses soldats n’ont pas le droit de consulter les mémos diplomatiques américains mis en ligne par WikiLeaks. Ils ont en plus l’interdiction d’utiliser toute clé USB, CD ou DVD enregistrable sous peine de Cour Martiale. C’est là même que la « prophétie » de Julian Assange, celle qu’il avait énoncé sur son site personnel en 2006, semble se réaliser, a savoir : « La transparence lève le voile sur les pratiques des gouvernements et les force à se méfier de leur propre système de communication. Alors que les fuites conduisent à la peur et à la paranoïa, nous observons le déclin cognitif du système aboutissant à un affaiblissement de sa capacité à garder le pouvoir ».

C’est précisément ce qui est en jeu : le pouvoir des Etats contre l’internet libre. Au delà des Chefs d’Etat qui de façon opportuniste ou non, manifestent leur soutien à WikiLeaks, il y a l’armée des internautes qui voit dans les offensives américaines, la mort annoncée de la liberté sur Internet. Donc de l’Internet tout court. Et ces internautes sont puissants ! Par exemple :

- L’organisation n’a plus de serveurs ? Plus de 1000 sites miroirs se créent spontanément et volontairement, permettant à WikiLeaks de rester ouvert.

- Les USA veulent annihiler WikiLeaks ? Des sites frères bourgeonnent comme, rien qu’en une semaine, Brusselsleaks, Balkanleaks, Indoleaks. Ils sont sans lien direct avec WikiLeaks mais se revendiquent de la même philosophie, souhaitent apprendre de ses erreurs, prolonger son travail. OpenLeaks, l’initiative portée par l’ex associé – fâché – de Julian Assange, a ouvert hier.

- WikiLeaks est laché par ses fournisseurs, démonté dans les media ? Le collectif Anonymous les attaque, de Sarah Palin au gouvernement suédois, de Mastercard à Paypal. Mardi dernier durant trois heures, ils auraient mis hors service Amazon.com. Montant de la facture : 51 000 dallars par minute et près de 8 points de valeur au Nasdaq. Amazon dément, la communauté du Hacking condamne, WikiLeaks prend ses distances. Anonymous écoute ses pairs et passent à une forme de désobéissance civile plus constructive invitant les internautes à éplucher les mémos et à publier leurs analyses. Mais la preuve est faite : le « geek power » existe, il apprend vite et il est redoutable.

Jusqu’où cela peut-il aller ? D’après Evgeny Morozov, un chercheur et bloggeur biélorusse, spécialiste de cyber guerre si les Etats-Unis confirment leur intention de traduire en justice Julian Assange pour Espionnage (passible de peine de mort rappelons-le), il y aura davantage d’attaques sur Internet, le retour du sentiment anti-américain qui a prévalu au pire des années Bush, des boycotts de produits et des services web américains. Et une réduction, c’est à craindre, des libertés sur Internet. Terre de libertés et de la Silicon Valley, l’Amerique est un empire assiégé qui s’étrangle de rage.

En 1968, les « jeunes » avaient des pavés. A l’heure des caméras de surveillance, ils ont des botnets. Internet est peut être leur dernier espace. Ils ne le lâcheront pas. La politique avait disparu. Elle revient de façon fracassante sur vos écrans d’ordinateur.

Pour le politique, les cyber-attaques sont bien plus inquiétantes que les mémos

Exclusif ! Interview de Evgeny Morozov, spécialiste de cyber guerre.

J’ai interviewé jeudi dernier Evgeny Morozov, un chercheur et bloggeur biélorusse, actuellement à Stanford. Il est spécialiste de l’impact d’internet sur le Politique, les cyber guerre. Il contribue régulièrement à Foreign Policy et au Boston Standard. Son livre « The Net Delusion : how not to liberate the world » parait en janvier 2011. Ses analyses sont à retrouver sur son blog : http://neteffect.foreignpolicy.com/

Depuis mercredi, le collectif « Anonymous » multiple les cyber attaques contre les sites qui ont laché ou qui font barrage à WikiLeaks. Que se passe-t-il ?

WikiLeaks appartient à un écosystème, beaucoup plus large, de groupes qui sont de plus en plus mécontents de leur gouvernement, notamment parce que ceux ci instaurent des lois strictes sur les droits d’auteur ou parce qu’ils les jugent trop opaques. Ce sont des organisations non structurées, anonymes, décentralisées qui agissent de façon très erratique. Pour eux, la façon dont Julian Assange est traité est une attaque politique, l’accusation de viol le moyen de restreindre la liberté sur Internet. Le cas WikiLeaks sert de déclencheur. Ces groupes avaient l’habitude d’attaquer des entités comme l’Eglise de Scientologie ou des entreprises. Ils ont les moyens et l’expérience des attaques. Ils les utilisent maintenant pour une cause qui leur semble juste : attaquer les sites qui ont cessé de travailler avec WikiLeaks, le Tribunal ou le gouvernement suédois, Joe Lieberman ou Sarah Palin. Je ne pense pas que cela soit pensé de façon stratégique. C’est juste un groupe d’adolescents de plus en plus énervés. C’est de la contestation menée virtuellement. Dans le passé, ils auraient lancé des cocktails Molotov sur le parvis du Tribunal. Cela étant, ils n’aident pas la cause de WikiLeaks : que des cybergroups puissent lancer des attaques contre les sites de cartes bleus, ceux-là même qui permettent à l’économie mondiale de fonctionner, est très inquiétant pour nombre de politiciens américains. Bien plus que le fait que WikiLeaks ait des câbles diplomatiques ! Du coup, il est très probable que les attaques lancées ces jours-ci par le collectif « Anonymous » en faveur de WikiLeaks ne fassent qu’activer une réponse encore plus radicale contre WikiLeaks. D’ailleurs cette dernière vient de se démarquer par rapport à ces attaques. C’est un signe de maturité politique. WikiLeaks se professionnalise.

Assistons nous à l’émergence d’un mouvement politique alternatif mené par les pro de la technologie ?

Les « geeks » ont du pouvoir aujourd’hui car ils savent où sont les points d’inflexion et de faiblesse de l’infrastructure web. Ils savent comment bloquer ou boucher ces points si besoin. Je ne sais pas si cela correspond à une force politique, étant entendue comme la capacité à influencer les lois. WikiLeaks est l’entité la plus « romantique » de cet Internet-là mais sa vision politique n’est pas sophistiquée. Elle va bientôt découvrir que sa stratégie (révéler les données pour influencer positivement les gouvernements) n’a pas d’effet - même le fait que les diplomates soient chargés d’espionner les représentants de l’ONU n’est pas vraiment un scandale aux USA - si ce n’est des effets contraires à ce qu’elle cherchait. En janvier 2010, Hillary Clinton était le chantre de l’Internet libre. En Décembre, elle tente de faire taire l’Internet. « L’effet WikiLeaks » c’est que tout le monde sur-réagit et s’auto-détruit. La relation entre la mise à disposition de données et le changement politique n’est pas aussi directe que WikiLeaks le pense. Pour créer le changement politique, il faut être très stratégique. La plupart des gens chez WikiLeaks n’ont aucune formation politique. Ce sont des pros de la techno avec des vues très affirmées sur le rôle de la transparence des données. Ils croient aux Lumières, que les idées ont vraiment du pouvoir, qu’exposer les idées est suffisant pour changer le monde. J’adorerais y souscrire mais, non. Ce n’est pas la technologie qui est importante mais la façon dont les gouvernements réagissent et inter-agissent. La vraie raison pour laquelle WikiLeaks émerge comme mouvement ce n’est pas grâce à la force de leurs idées mais parce que les Etats-Unis ou d’autres justement sur-réagissent.

Tout de même, WikiLeaks ne change-t-il pas la donne ?

Biensûr la publication des mémos diplomatiques va changer la façon dont on conduit la diplomatie en Occident mais pas de la façon dont WikiLeaks l’entendait. On risque de voir les libertés sur Internet se restreindre, la Sécurité Nationale devenir encore plus puissante et tout cela est un échec pour WikiLeaks. Si Hillary Clinton démissionne, si la stratégie américaine au Yémen change, on verra alors que WikiLeaks a eu un effet positif. Avec WikiLeaks, faire passer des fuites est devenu facile. Est-ce que cela sert à quelque chose ? C’est à voir. Le type qui aura recueilli en envoyé toutes les données est en prison. Les gens voient que faire passer des fuites à des conséquences personnelles. Ce n’est pas la technologie qui est importante mais la façon dont les gouvernements réagissent. Assange veut faire tomber des têtes … je ne pense pas que cela soit réaliste. Il veut trop obtenir. Je ne remets pas en cause leur pouvoir de changer les choses mais de le changer dans le sens qu’ils souhaitent : plus de transparence, de libertés etc. Le résultat de tout cela pour l’instant, ce n’est pas plus de transparence pour les Etats au contraire. Pour suivre en justice Julian Assange, les Etats-Unis vont devoir changer leurs lois. Cela va créer un précédent pour les autres sites de sonneurs d’alarme. Le pouvoir de la NSA et de la CIA va augmenter.

Dans ce contexte, WikiLeaks peut il prendre une autre dimension, plus politique ?

Cela me fait penser au mouvement écolo dans les années 70 : des initiatives locales qui prennent une dimension globale. WikiLeaks serait là le premier mouvement global. Cette organisation va peut être émerger comme étant une sorte d’avant-garde révolutionnaire mais pour cela il lui faudrait une organisation bien plus solide, moins éparpillée. Pour moi, ils veulent se focaliser sur ce qu’ils font, la publication de fuites de façon sécurisée et anonyme. Et cela ils n’arrivent plus à le faire maintenant car ils sont dépassés. Je ne pense pas qu’ils puissent traiter de nouvelles fuites aujourd’hui car ils sont accaparés par les événements récents. Je ne sais pas ce qu’ils font de ce qu’ils reçoivent ni où ils les mettent. Je pense qu’à partir du moment où ce romantisme sur la façon dont les données peuvent changer les gouvernements s’évaporera, il faudra qu’il se renforce au niveau politique. Que leur message aille au delà. Ou alors ils continueront avec cette approche assez agressive de publication des données tout en n’en assumant pas les conséquences. Nous revenons à la question de la légitimité des actions contestataires pour contre-carrer le pouvoir : cela doit il se passer de façon anarchiste dans la rue ou au Parlement ? Le grand défi de WikiLeaks est de décider comment il veut formaliser son engagement dans le futur. Si l’idée est de devenir une force politique, alors il faudra qu’il change et s’institue en parti. Je ne pense pas qu’ils aient décidé pour l’instant de devenir un mouvement politique. Il lui faut l’échelon national pour accéder aux parlements et pouvoir influer sur les lois. S’ils se rapprochaient du Pirate Party, des quelques parlementaires européens qui sont en faveur de ces idées alors oui, ils pourraient gagner en force. Mais cela impliquerait davantage de stratégie, de réflexion sur les forces en puissance en Europe. WikiLeaks a le potentiel mais je doute qu’il en ait la volonté. La portée politique de ce mouvement dépend aussi du projet concurrent – OpenLeaks - développé par Daniel Domscheit-Berg, l’ancien associé de Assange.

Justement, maintenant que Julian Assange est arrêté, que va-t-il se passer ?

Tout dépend de la réaction du gouvernement américain finalement. S’ils traduisent Julian Assange en justice eux-mêmes (on le saura a priori autour du 14 décembre), cela va décupler l’aspect politique de cette affaire. Il faut s’attendre alors a davantage d’attaques sur Internet, le retour du sentiment anti-américain qui a prévalu au pire des années Bush, des boycotts de produits américains, même des services internet fournis pas des sociétés américaines. Si les USA ne traduisent pas Assange en justice, les choses vont se calmer un peu. La vraie question est que veut Julian Assange lui-même ? Radicaliser son mouvement ? Devenir le Che Guevara du 21ème siècle ? Dans ce cas, il cherchera à être envoyé aux US, il voudra devenir un martyr pour faire que son mouvement compte beaucoup plus.

Avec les attaques sur Internet, les internautes découvrent la fragilité de l’Internet. Comment vont-ils réagir ?

Ils sont plus énervés de ne plus pouvoir faire du shopping en ligne que de savoir que leurs données personnelles ne sont pas protégées. C’est triste mais c’est la réalité de la société de consommation du 21ème siècle. A nouveau, ils vont se tourner vers les politiques pour qu’ils renforcent la sécurité sur Internet, et donc restreignent les libertés.

Flore Vasseur

WikiLeaks n’est pas Wikipschitt

Ma chronique sur France Culture du 30 novembre 2010

Depuis dimanche soir avec l’aide de cinq grands quotidiens internationaux (The Guardian, Der Spiegel, El Pais, Le Monde et le New York Times), le site organise la publication de plus de 251 000 câbles diplomatiques américains envoyés par ses ambassades et consulats entre 1966 et février 2010.

C’est le dernier coup de Julian Assange, placé sous mandat d’arrêt international pour viol, tiens tiens, depuis une semaine tout juste, alors que l’imminence de la publication de ces « fuites » avait elle même … fuitée. Les critiques n’ont pas manqué, surtout de la part des medias qui n’ont pas su - ou pas pu - participer au scoop. Révéler les dessous pas très chics de la diplomatie américaine, disent-elles, n’apporterait rien au schmilblick. Ce serait un WikiLeaks qui fait pschitt, bref, selon l’expression désormais consacrée, un wikipschitt !

Mais s’il n’y a rien dans les docs, c’est peut être tout simplement parce que l’on n’a encore rien vu ! Seul 250 documents, sur plus de 250 000 donc ont été publiés ! Il y a là, de la part de WikiLeaks un changement de stratégie certain. L’organisation avait l’habitude de balancer ses fuites en bloc (90 000 Afghans logs, 391 000 pour l’Irak, tous accessibles d’un coup) en espérant que les journalistes les dépiauteraient pour faire des papiers sublimes rétablissant la vérité devant l’éternel. Un mois après la publication des Iraq Log - la plus grosse fuite, paraît-il, de l’Histoire -, qui enquête encore sur le sujet ? A part Al Jazeera personne ne creuse. WikiLeaks donc a retenu la leçon : l’accord passé avec les rédactions partenaires s’inscrit dans la durée. Nous aurons donc la becquée quotidienne de « state logs », ces câbles diplomatiques. Le Monde lui n’en publierait que 1000 (pour 18 lundi 29 et mardi 30). A la bonne heure !

Du coup, dans les chancelleries, ce serait l’affolement, le 11 septembre de la diplomatie. Un congressiste républicain, Peter King, a demané à Hillary Clinton de considérer WikiLeaks comme une organisation terroriste. A quelques semaines de Noël, le site Amazon.com, qui hébergerait certains serveurs de l’organisation, a du apprécier. Car y a t il crime ? Outre les aspects people - assez lamentablement repris par la terre entière et nourrissant le flot de critiques contre WikiLeaks, « tabloïd du net » selon The Economist -, certaines révélations sont édifiantes : comme la colère de Khadafi qui, s’estimant mal reçu à New York, a juré de renvoyer de l’Uranium enrichi à la Russie. Comme les marchandages désespérés des Etats Unis pour vider Guantanamo (genre, comme au Président slovène « tu me prends un détenu, je t’arrange une visite officielle avec le Président Obama »). Il y a aussi les liens entre Poutine et Berlusconi, les alliances impossibles au Moyen Orient des USA. Bizarrement, pour l’instant, ceux-ci paraissent parfois stupides, souvent dépassés, mais jamais malveillants. Alors s’il y a crime, à qui profite-t-il ?

Dans cette affaire, au delà des fans, des perplexes ou des cyniques, ceux qui s’acoquinent avec WikiLeaks pour faire, au nom de la sacro sainte liberté d’expression, des Unes alléchantes, voire le feuilleton de l’automne, tout en minimisant la portée de l’organisation quelques jours plus tard, au delà donc, deux camps s’affrontent : les jaloux, les sceptiques, emmenés par The Economist donc, partisans du pétard mouillé. Et ceux du complot. Pourquoi Julian Assange qui dit se cacher tout en étant « traçable », n’a-t-il pas encore été arrêté ? Et s’il travaillait pour la CIA ? Après tout, seuls 7% de ces 250 000 documents sont classés secret (et aucun top secret). Ou pour le Mossad ? L’Iran ? La Chine alors ? Et si cela, disent-ils, servait à nous détourner de l’essentiel ? Qui manipule qui ? Quoi qu’il en soit, en 2001, pour foudroyer les USA, on n’a eu besoin de quelques cutters. En 2011, peut être ne faudra-t-il qu’une clé USB et de lignes de code.

Alors alors, au delà des lectures au 28eme degré… qu’en retirer, aujourd‘hui ? Une lumière crue sur les relations internationales. L’affaiblissement américain sur le terrain et jusque dans ses entrailles, puisque la clé d’encryption de la CIA a été décodée. Un pavé dans la mare des rédactions qui, à force de limiter la casse, n’en finissent plus de ronronner. L’émergence de nouveaux acteurs, celui du journalisme augmenté, comme le site Owni.fr en France. Et puis, un débat de fond : à ce jeu là, la démocratie est-elle toujours gagnante ? Peut-on tout dire ? Doit-on tout savoir ? A l’heure du tout transparent, quel est le rôle du journaliste ? Son apport ? Sa responsabilité ?

Pour aller plus loin :

- Podcast de la matinale de France Culture du 30 novembre (127 minutes) : “Journalisme et démocratie : y-a-t-il une révolution WikiLeaks” , avec Cyril Lemieux, sociologue,  Nicolas Kayser-Bril, en charge du pôle data-journalisme chez Owni Rémy Ourdan, correspondant de guerre au Monde et Pierre Beylau

 http://www.franceculture.com/emission-les-matins-journalisme-et-democratie-y-a-t-il-une-revolution-wikileaks-2010-11-30.html

- www.Owni.fr

Qui Julian Assange dérange-t-il vraiment ?

Ma chronique sur France Culture du 9 novembre 2010

Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, se savait en guerre contre les Etats Unis. Depuis la publication, préparée avec la complicité de quelques grands média internationaux, de près 400 000 « war logs » irakiens, il découvre qu’il est en guerre contre les media.

Certes, suite à la publication, le porte-parole de la Maison Blanche a présenté ses excuses… enfin, ses excuses pour le mal causé par WikiLeaks. Hillary Clinton s’est fendue d’un communiqué tout en remontrance. Et dans les media traditionnels occidentaux, passées les Unes sur l’énormité de la fuite, silence radio sur ces documents de guerre. Aujourd’hui si l’on parle de WikiLeaks, ce n’est que pour deviser sur les déboires de son chef, Julian Assange. Tout y passe : la taille de ses chemises, la couleur de ses lunettes, son mauvais caractère. Alors quoi :

- Est-ce notre apathie devant la Banalité du Mal qui rend cette guerre irakienne ordinaire ?

- Est-ce notre gloutonnerie pour le scoop, qui transforme l’information, quelle que soit sa portée, en kleenex?

- Ou est-ce encore notre voyeurisme qui fait du phénomène WikiLeaks une sorte d’émission de télé réalité, le jeu consistant à savoir combien de temps Julian Assange survivra à la supposée fatwa lancée par la CIA ?

- Ou alors, cette absence de discussion sur la guerre en Irak serait-elle le résultat d’un travail de sape de la part des journalistes eux-mêmes qui utiliseraient les méfaits de la vie privée de Julian Assange pour mieux minimiser son travail? Bref, y aurait-il un complot derrière le complot du complot…

Prenons le vénérable New York Times qui fait parti de ceux qui ont « sorti » l’affaire des war logs. Bizarrement dans son traitement de l’affaire, il a occulté toute info qui pourrait porter préjudice aux Etats-Unis. Il s’est tenu très éloigné de tout document pouvant évoquer de la part de l’armée américaine la « torture » (mot qui semble d’ailleurs banni du journal et ce depuis quelques temps). Par contre, il a fait les gros titres sur la vie de fugitif de Assange. Même les journalistes du Monde, qui ne cachaient pas leur fierté d’avoir été dans la confidence pour bénéficier du scoop, semblent prendre leurs distances. Dans le documentaire de Paul Moreira diffusé le week end dernier sur WikiLeaks, ils trouvaient tout à coup ces documents très incomplets. Vendredi dernier, Julian Assange était à l’ONU, à Genève, invité par une sombre ONG iranienne comme témoin lors des Universal Periodic Review, sorte d’examen de conscience des membres de l’ONU en matière de droits de l’homme. Alors que les Etats-Unis sont auditionnés, le fondateur de WikiLeaks donne une conférence dans une petite salle en sous sol. Une heure durant, Assange enchaine les révélations : il parle de la task force 373, une équipe visant à perpétrer des assassinats en Afghanistan mais aussi en Irak et opérant directement sous mandat du Pentagone. Il fustige l’attitude de l’Amérique, préférant l’attaquer lui plutôt que d’enquêter, comme l’Angleterre, sur les cas de torture au sein de son armée. Il raconte comment les autorités du Danemark ont contacté directement WikiLeaks, pour récupérer des « war logs » impliquant l’armée du royaume, documents les concernant donc que les Etats Unis leur refusaient. En plein paradis fiscal, il tente même la métaphore : le fait d’envoyer des personnes dans des prisons secrètes, échappant ainsi à toute juridiction digne de ce nom serait une forme de « blanchiment » d’être humain. Bref, à partir de documents bruts, il tisse des liens, tente des conclusions ; il propose même des titres. Pour les journalistes, c’est du prêt à mâcher. Qu’a dit la presse traditionnelle de cette rencontre à l’ONU ? Pratiquement rien. Ah si ! Julian Assange chercherait l’asile politique en Suisse….

WikiLeaks fuit-il ?

Ma chronique sur France Culture du 26 octobre 2010

WikiLeaks, auto-proclamé « organe de renseignement du peuple », a donc encore frappé. Ce week end, l’organisation a publié sur Internet, 391 831 « war log ». Des documents classés « Secret Défense » portant sur la guerre en Irak entre 2004 et 2008. Les mémos des soldats américains de retour de mission sont accessibles à tous. Postés sur une centaine de sites, hébergés sur des serveurs disséminés sur la planète, ils seraient ineffaçables. Cocorico national : c’est une équipe d’ingénieurs français qui a construit, en une semaine, le site qui recense ces documents (Owni.fr).Depuis deux jours, les rédactions bruissent d’une excitation particulière : 

- Fallait-il, ou pas, relayer ces informations? Le New York Times, Der Spiegel, The Guardian, Al Jazira et Le Monde, fidèles parmi les fidèles de l’organisation, ont bravé l’interdit posé par le Pentagone. Sous le sceau du secret depuis plusieurs semaines, ils ont publié, dès samedi, des dossiers hyper fouillés. Le reste des media - tous ceux qui ont refusé le partenariat et surtout tous ceux qui n’ont pas été contactés par Wikileaks– racontent la mécanique du scoop et rament pour digérer près de 400 000 documents en une nuit. Ils ressortent l’ensemble des dossiers contre le fondateur de WikiLeaks ou relayent le message de l’armée américaine : RAS. Si « l’affaire Wikileaks » est intéressante, c’est donc d’abord parce qu’elle s’inscrit dans un contexte de journalisme en déroute, coincé entre le dictat de la rentabilité et de l’allégeance au pouvoir. Julian Assange le dit lui même : il veut inventer le « journalisme scientifique », celui du terrain, des preuves, des contre-enquêtes. -

- Deuxième question : ces documents nous apprennent-ils quelque chose de nouveau sur la guerre en Irak, bourbier sans nom, ni fond ni fin ? A voir… Sous la menace du scoop retentissant, le Pentagone aurait lâché le chiffre jusqu’alors tenu secret, principale information semble t-il de ces war log : le nombre officiel de morts civils : 66081. Ils confirment barbarie de la police irakienne, recours à la torture, complicité ou passivité de l’armée américaine, armes chimiques en déperdition et jeu trouble de l’Iran… L’Onu, qui ne pouvait rester muette, a demandé une enquête sur les cas de torture à Washington. La diffusion de ces documents force donc les institutions jusqu’alors intouchables à rendre des comptes et à se positionner. Mais au jeu du tout transparent, la démocratie est-elle forcément gagnante ?

- Enfin dernier point : l’insondable fondateur et porte-parole de WikiLeaks, Julian Assange est-il entrain de mal tourner ? Ses détracteurs abondent. Devenu dictatorial et imprévisible, Julian Assange, se ferait emporter par sa croisade anti-américaine. Elle l’éloignerait d’autres scandales et fuites, restées en souffrance. Tout à son obsession, il en oublierait les principes de précaution (comme lorsqu’il laisse diffuser, dans le cas afghan cet été, des documents exposant le nom des informateurs de l’armée). Alors Julian Assange est-il irresponsable ? Mégalomaniaque ? Génial ? A bout ? Probablement tout à la fois.

Elevé au grand air de Byron Bay, paradis australien des surfeurs et des hippies, codeur doué, pirate condamné, père avant l’heure, divorcé alors qu’il n’avait pas encore l’âge de boire de l’alcool… il porte, à 39 ans, un casque de cheveux blancs. En souvenir de ses mille vies ? Ou est-ce cette trouille abyssale, seule compagne de ses jours et de ses nuits ? Ou triche-t-il, jouant de son image, tel une lady gaga du code informatique.

Sans adresse, Julian Assange, change de numéros de téléphone et de femmes comme de chemises. Il dort sur le sofa des autres. Renié par son pays l’Australie, honni par les Etats-Unis, rejeté par la Suède dont il cherchait l’exil, Julian Assange est un fugitif. Accusé de viol par deux conquêtes d’un soir, dégouté par CNN qui le cuisinait sur cette affaire, blasé par ses détracteurs, il affirme vouloir « montrer la vérité ». Mais peut-il vivre au dessus des lois ? Héros des temps modernes, ennemi public numéro un, nihiliste dangereux ou égocentrique au bord de la marre aux canards, Julian Assange dérange. Beaucoup. Pas sur, du coup, que cela soit pour longtemps… Cet été, il a d’ailleurs posté sur Internet un dossier verrouillé comportant 15 000 documents annoncés comme explosifs. Ils deviendraient publics au cas ou Julian Assange disparaitrait. Nom du fichier : insurance.zip. Ce serait une sorte d’assurance vie. Alors, enième coup de bluff ou de génie ?