Flore Vasseur Blog
OWS : pulsion de vie contre système mortifère

Marianne et le Magazine littéraire se sont associés pour lancer un hors série sur la Liberté « De Platon aux indignés, on a toujours une bonne raison de se révolter”. J’ai contribué à ce numéro. Voici mon texte :

Le 17 septembre 2011, une poignée de citoyens se sont retrouvés sous le Charging Bull de Wall Street, un taureau de bronze trois tonnes, posé en pleine rue, à deux blocs de Wall Street. Ils avaient répondu à l’opération « Occupy Wall Street », l’appel à la désobéissance civile lancée par le Magazine Adbusters et le collectif de Hackers Anonymous. C’était un samedi, maussade d’ailleurs. Dénoncer un système d’aliénation imposé par un capitalisme fou géré par une élite dépassée : est-ce possible ?

De 100, ils étaient près de mille à la fin de la journée, la rumeur se répandant dans Manhattan qu’il se passait quelque chose. Ce n’était qu’une goutte d’eau dans un océan d’indifférence. En quelques semaines, quelques deux mille villes ont vu bourgeonner ces « cités de tentes » et ces mers de cartons de fortune. La parole peut-elle triompher du chiffre qui écrase tout ?

Fox, CNN, le New York Times ont fini par s’y intéresser. Ils ont braqué caméras et stylos sur des jeunes en dreadlocks (si possible accompagnés de chien), des hippies à colliers de fleurs, des excités du grand soir. Les « bons clients » d’une presse à la solde du dogme. Ils ont évité la flopée d’étudiants, d’avocats, de professeurs, de retraités. Moqueurs, ils ont déroulé l’argument : voyez, ce mouvement est désorganisé, sans leader, sans revendication donc sans avenir. Ils ont refait le coup : quand on ne comprend pas quelque chose, dire qu’il n’y a rien à comprendre. C’est commode, surtout si on a tout à perdre. L’indignation est devenue un concept marketing. Faut-il pour autant mépriser tous ceux qui doutent ? En parlant des événements sanglants cet été en Syrie, Thérèse Delpech (ndlr : décédée la semaine dernière) a écrit : « les dictatures tomberont le jour où les populations choisiront leur dignité plutôt que leur vie ». Toutes les dictatures. La neige arrive à New York. Le campement de Zuccotti Park maintes fois démantelé dénonce la collusion et résiste au cynisme. Mais passera-t-il l’hiver ?

Ce mouvement est sans leader, sans parti. Il accueille tout et tout le monde. C’est la première marque de résistance contre un système dans lequel on existe que si l’on entre dans une case. Il se veut aussi insaisissable pour ne jamais être cassé. Il a une exigence (la non violence), un mot d’ordre (la transparence), ses outils (les réseaux sociaux, l’occupation physique). Il est puissant car il offre un cadre devenu caisse de résonnance pour toutes les contestations. Wall Street, la collusion de la finance, des marques, des media et du politique n’a pas un effet catégoriel mais systémique. Et c’est l’emprise de ce système-là qui est précisément dénoncée. Le point commun de toutes ces revendications : être portées par tous ceux qui en sont « victimes », les 99% dominés par les 1%.

Occupy Wall Street, c’est le pire cauchemar des plutocrates. Ils ont divisé le mécontentement en autant de revendications catégorielles. A force, elles se sont toutes annulées. Occupy Wall Street c’est la fin d’un paradigme : les 99% cessent de se vivre en ennemi. Nous sommes tous des 99% tétanisés par l’angoisse de perdre un peu plus. L’argent rend fou, la crise aussi. Chacun va s’accrocher à sa parcelle de terre, de travail, d’air vital. Ceux qui dorment à Zuccotti Park n’ont plus peur du déclassement ni de perdre. Eduqués, hyper connectés, ils veulent la vérité. On les marginalise. Le système a ses raisons : ils représentent l’anti société de loisir, vomissent la société du spectacle à force de l’avoir trop consommé. Ils sont dangereux. Le système en fera des terroristes. Ils sont pourtant les enfants du dernier rêve de l’Amérique : Barack Obama. En contribuant à son élection (sur Internet, dans les écoles, sur les parkings de supermarchés), ils ont vécu leur baptême de citoyen, un baptême du feu : écoeurés par un « Yes we can » de pacotille, ils ont appris vite : dans ce pays / ce système où tout s’achète, ils n’auront jamais les moyens de se payer leur candidat. Reste la rue, la solidarité et les réseaux… Reste la vie.

Occupy Wall Street est peut-être manipulé, instrumentalisé, immature. Mais c’est une formidable force de vie portée par une jeunesse que l’on méprise. Une formidable pulsion de vie contre la pulsion de mort démentielle dans laquelle nous sommes tous engagés. C’est probablement ce qui dérange le plus.