Flore Vasseur Blog
L’enfant maudit de la méritocratie

Ma chronique sur France Culture, le 29 Juin

Au procès de Jérôme Kerviel ces trois dernières semaines, on a tout vu : des experts incompréhensibles, des professeurs survoltés ; des témoins spontanés qui n’avaient rien à dire et des donneurs de leçon soucieux de leur plan de com’. Pendant ces trois semaines parfois poussives, un homme s’est fait attendre : Daniel Bouton, PDG de la Société Générale à l’époque des faits.

Technocrate pur souche (il a fait science po, l’ENA, l’Inspection Générale, directeur de Cabinet de Juppé), il est passé de Bercy à la direction de la Société Générale. Plus rapide que l’éclair, il a misé sur les dérivés et les mathématiques financières. En dix ans, il a transformé l’entreprise française en un acteur hyper rentable et admiré sur la scène internationale. Certes, quelques opérations étranges entachaient son bilan. Mais loué par ses pairs, redouté par ses équipes, Daniel Bouton était un tsar de la finance mondiale. Et mardi dernier il est allé en tsar à la barre du tribunal.

La salle d’audience était alors bondée. Ca sentait le dénouement, le sang et les larmes. Dans un silence de mise à mort, Daniel Bouton a traversé la salle la tête haute, s’arrêtant pour une révérence au tribunal. Et pour Jérôme Kerviel, l’homme qu’il n’avait jamais rencontré mais dont il n’oubliera jamais le nom, il n’eut pas un regard.

L’ex PDG a raconté sa découverte de la fraude. Il a évoqué sa panique devant la catastrophe, ses tours du monde frénétiques pour retenir les grands argentiers de la planète qui menaçaient de partir à la concurrence. Oui, le navire tanguait, sombrait. Daniel Bouton a sauvé les 163000 emplois, écopé le bateau, trouvé l’accalmie. Calé au millimètre, son témoignage a mis en avant ses qualités de bon Capitaine Tempête. Derrière l’humilité de l’homme à la manœuvre, on sentait l’individu fier de lui. Dans sa colère il y a deux ans, il avait traité Jérôme Kerviel de « terroriste ». Il a justifié en expliquant sa peur, celle d’avoir affaire à une action concertée de plusieurs traders pour mettre en faillite l’ensemble du système. Méprisant le prévenu, dont il a soigneusement évité toute promiscuité, il s’est emporté contre l’argument des cadences infernales du trading « on n’est pas dans Zola ici » s’est-il écrié.

Maitrisant les effets de style, il a parlé de son rêve, celui de voir son ex employé expliquer son geste. Car si cela n’était pas pour nuire ni même pour détourner de l’argent à des fins personnelles, alors pourquoi, oui pourquoi au juste ? Daniel Bouton était traversé d’émotion. Sa voix s’est emportée ou même brisée jusqu’à un point où le masque de cire aurait pu tomber. « Cette créature, Jérôme Kerviel, c’est un peu la votre. C’est vous qui avez fait de la société Générale une grande banque. N’avez vous pas eu une attitude ‘pousse au crime’ ? » lui a demandé le juge. Daniel Bouton s’est ressaisi d’un coup. Il a ressorti ses éléments de langage et martelé : « la Société Générale aurait du savoir, elle aurait pu savoir mais elle ne savait pas ».

L’avocat de Jérôme Kerviel s’est alors levé lui rappelant le nombre d’alertes, les emails parlant d’opérations fictives, les montants astronomiques (18 milliards) libellés noir sur blanc dans les bases de contrôle des opérations. Il a évoqué les positions risquées prises par la Société Générale sur les subprimes notamment ; la faillite de la SGAM. Daniel Bouton, sortant de sa maitrise, a alors presque hurlé, blanc de rage : « Je suis triste, Maitre ». Triste oui, mais de quoi ?

A l’image de son ex PDG, la Société Générale n’aura eu de cesse que de se placer en victime, en éternelle incomprise. Alors, l’incompréhension, dernier rempart des élites acculées à leur responsabilité ? Daniel Bouton ne voulait pas témoigner et cela lui a visiblement couté de venir. Comme cela lui a couté de rester debout à 2 mètres de Jérôme Kerviel, enfant de la méritocratie, comme lui. Mais l’enfant maudit.

Bétaillère post-moderne

Ma chronique sur France Culture, le 22 juin 2010 

A tous les auditeurs de France Culture qui se sentent misérables de ne rien comprendre à la finance : rassurez vous ! La hiérarchie de la Société Générale non plus ! C’est la dernière semaine du procès l’opposant à son trader qu’elle décrit comme criminel, terroriste. Et clairement, la tension monte d’un cran. On commence à saisir comment un homme, tout seul, a pu contourner les procédures, déjouer les contrôles internes et externes et engager 50 milliards d’Euros à l’insu de sa hiérarchie.

Ainsi, Eric Cordelle, le supérieur direct de Jérôme Kerviel avait a priori tout pour rassurer. Polytechnicien, statisticien, rentré de 5 années au Japon, il avait accepté le poste de manager de Delta One et la responsabilité directe de 8 traders dont Jérôme Kerviel. Peu importe qu’il n’ait jamais fait de trading. Le poste était vacant depuis 2 mois, il fallait « gérer ». C’était, pensait-il, un nouveau défi à la hauteur de son parcours de gagneur devant l’éternel. Depuis il a tout perdu. Deux heures durant, il a raconté hier les conditions de travail et l’ambiance du « desk ». En fait, il a décrit une bétaillère post moderne, peuplée de poulets sans tête. Bétaillère parce que tout est organisé pour que les traders aient une efficacité optimale, ne perdent jamais de temps. Sans tête parce que personne, personne, même pas les supérieurs immédiats, nommés pour une telle tache, ne semblent superviser le travail des autres. Eric Cordelle a tenté de démontrer qu’il n’avait pas les moyens : « Je ne suis pas un technicien du trader, pardon … du trading (…) Mon but, c’était de faire en sorte que le business n’explose pas. Je parais à l’urgent », s’excusa-t-il. Ainsi, il n’aurait jamais ouvert la base de travail sur laquelle les traders passent leurs écritures (« j’ai eu une formation de deux heures »). Il ne serait jamais rentré dans le détail de ses correspondances (« j’avais 300 emails par jour). Visiblement, il ne s’inquiétait de rien. Selon lui, les explications suffisaient parce qu’elles existaient. Comprenait-il ce que faisait ses traders ? « J’allais voir mon supérieur, qui m’expliquait leur vocabulaire. Il ne fallait pas que je montre aux traders que je ne connaissais pas le métier. » Ah, la sacro sainte sauvegarde des apparences, probablement l’un des fils rouges de ce procès. Eric Cordelle jure n’avoir rien vu ni même soupçonné de la spirale de fuite en avant dans laquelle était enfermé l’un de ses traders. Jérôme Kerviel a perdu le sens des réalités et il n’y avait personne pour l’arrêter. A minima, sur l’autel de la croissance à tout prix, d’approximations en petits arrangements avec la réalité, la banque a perdu le contrôle. Alors folie d’un homme certes. Mais folie d’un système surtout. Eric Cordelle ne dit rien d’autre. « J’en veux à Jerome Kerviel. Enfin, je ne sais pas à qui j’en veux le plus ».

Décidément, le procès Kerviel est celui d’un management dépassé par la vitesse et la complexité. C’est le procès d’une culture de société dans laquelle il ne fait pas bon montrer, à l’image de Eric Cordelle, que l’on ne comprend rien. C’est le procès d’une organisation noyée sous les chiffres et les procédures, prise de court par le rythme infernal de l’innovation financière. Dans la précipitation, la Société Générale a embauché à tour de bras. Elle s’est rassurée en se racontant qu’ici tout le monde travaillait en … CONFIANCE. Derrière le postulat, l’automatisme et l’efficace. La Société Générale n’est pas plus empathique qu’une autre. Seulement, douter, questionner c’est du temps et le temps c’est de l’argent. Bref, quand on a plus les mains sur le guidon et bien… on fait confiance guidon !

A travers ce procès – peut être faudrait–il dire grâce à ce procès - la justice met son nez dans les bidouilles d’une grande banque française. Et elle semble découvrir, estomaquée, une tuyauterie percée de partout. Autant dire que Daniel Bouton, le PDG de la Société Générale à l’époque des faits, qui témoigne aujourd’hui, est attendu avec impatience.

La fin des bisounours

Ma chronique sur France Culture du 15 juin 2010

Hier, je suis allée voir de plus près, le roi de l’opération fictive et la reine déchue de la - si chic – finance des marchés. Je me suis rendue au procès Kerviel. Première surprise aux marches du palais alors que je cherche mon chemin :

- J’aimerais assister au Procès Kerviel, dis je au type de l’accueil.

- Vous voulez pas voir le procès de Messier plus tôt ? Parce que c’est dans la même salle, ils se relaient…

Devant mon étonnement, il précise :

- Oui il y en a un qui est un escroc, l’autre un bouc émissaire. Maintenant, c’est vous qui voyez.

J’arrive dans la salle d’audience. Je l’imaginais bondée, à cran. L’ambiance est studieuse. Une femme témoigne, visiblement nerveuse. On parle put, forward, warrant, pending et volumétrie, base Eliott et débouclage de position. On parle de finance et je n’y comprends rien : je suis au bon endroit. Le Juge appele un second témoin.

Christophe Mianne entre en scène. C’est, le n+6 de Jérôme Kerviel, un supérieur super-hiérarchique. Il est toujours employé de la banque qui a refusé sa démission. En cinq minutes chrono, les yeux rivés au sol,

- Il rappelle l’activité de la banque : « servir les intérêts des clients » assène-t-il. Comprenez bien : nous, les acteurs de la finance sommes là pour le bien commun.

- Il précise les attentes de la banque à l’égard de ses traders : « de la régularité, jamais de perte » et donc, jamais, jamais, jamais, jamais de spéculation.

- Il dresse le profil du bon trader : « loyal, transparent, respectueux des limites ». Au passage, il assassine l’accusé, qualifié de criminel et de débile. Kerviel encaisse, plutôt mal : criminel passe encore mais débile semble puissamment le vexer. La question de la débilité reviendra d’ailleurs souvent. Celle de Jérôme Kerviel (d’avoir pris ces positions). Celle aussi de la banque, connue mondialement pour la qualité de ses contrôles mais qui là, aurait réussi à ignorer 74 alertes sur le seul Kerviel. Celle de la banque encore, qui aurait cru chacune des explications de son employé pour justifier ses opérations fictives. « Il voulait nous faire passer pour des débiles » peste Mianne, qui arrive à sa conclusion : la banque est une victime (« à cause de Kerviel » se larmoie-t-il, « on a perdu 20 ans de travail », les gens pleuraient, précise-t-il). Victime ou au pire, comme entité défaillante (« on n’a pas été bons », reconnaît-il « mais on a été honnête »).

La banque a-t-elle cru ou fait mine de croire les explications de J. Kerviel ? Comment a-t-elle fait pour ne pas voir les sommes engagées ? Savait-elle ? A-t-elle laissé faire ?

- Pourquoi avez-vous passé des opérations fictives ? demande d’ailleurs le juge à Kerviel.

- Pour préserver les apparences, répond l’intéressé.  Mais tout le monde savait. On n’est pas dans le monde des bisounours ici. 

Car tout est là. Dans ce « pas vu, pas pris ». Dans ce « pas dit, pas su ». Dans ces dissimulations trop grosses pour être crues. Dans l’implicite. Dans cette fin du monde des bisounours. Même Mianne en perd son sang froid : « à l’entrée des salles de marchés » s’énerve-t-il « on n’écrit pas « interdit de frauder » mais c’est pas pour cela qu’on a droit de le faire ».

Depuis la révélation de l’affaire, il y a eu l’explosion des subprimes, la faillite de Lehman Brothers, la spéculation contre la Grèce, la dégringolade de l’Euro. Chaque jour, nous découvrons un peu plus combien notre quotidien dépend d’une industrie qui défie le bon sens et ne pense plus qu’en terme de suite mathématique. Oui, l’affaire Kerviel, nous a déniaisé.

Reste le mobile de J. Kerviel. Il a outrepassé les règles pour, déclare-t-il « faire gagner de l’argent à la banque » et sans détourner un centime pour lui même. Il aurait voulu « devenir le fils préféré d’une organisation vécue comme une mère tyrannique et abusive » a expliqué un psychiatre dans le Parisien.

A prise de risque hors norme, objectif hors norme : être reconnu, être estimé d’un monde qui ne regarde plus personne. A l’image de ce Christophe Mianne, roi de la maitrise, sorte d’anti bisounours qui a témoigné à la kalachinkov, le regard cloué au sol.