Flore Vasseur Blog
Le cri d’amour de Hugues Le Bret

Ma chronique sur France Culture du 19 octobre 2010

Alors que la rue gronde et que l’on n’en finit plus de se demander qui manipule qui les jeunes, l’opinion, les syndicats ; ni qui bidouille quoi, les chiffres, les stations essence, les lois, parlons un peu d’amour et de journal intime.

Journal intime, c’est ainsi que Hugues Le Bret sous-titre son livre « la semaine ou Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial ». On croyait en avoir soupé des Bouton et consorts, des traders et des marchés. Et bien non, opportunément sorti au lendemain du verdict, ce livre explose depuis en librairie. L’ex Directeur de la Communication de la Société Générale, qui a piloté la communication de crise – et quelle crise – en 2008, livre sa version des faits. Il raconte de l’intérieur, la découverte par la direction de la Société Générale, des positions hallucinantes de Jérôme Kerviel. Il écrit les nuits blanches pour tenter de comprendre, la panique contenue, l’armada de communicants dépêchés sur place, la travail de sape des media, à la recherche du scoop et obsédés par les ventes. L’acharnement des politiques qui attisent les flammes de la haine du banquier pour mieux reculer l’évidence d’une chute de popularité.

Cela se lit comme un thriller, minuté. Mais c’est un thriller qui sonne faux.

Le titre d’abord : « Le semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial » est un non sens. La semaine qu’Hugues Le Bret décrit est précisément celle où Jérôme Kerviel est interdit d’accès à la salle des marchés. La Banque qui a découvert ses positions, lui a repris les manettes. C’est un autre trader qui déboucle ses positions. Elles passent de -1.4 milliards à moins 4.9 milliards. Soit 3.5 milliards de pertes en 4 jours. Ce n’est pas Jérôme Kerviel qui creuse ce trou …. mais la banque elle même.

On peut comprendre, à la limite, le choix de l’éditeur pour un titre racoleur mais impossible. On comprend moins, l’objet du livre. Hugues le Bret annonce qu’il veut « tout dire », balancer, restaurer la vérité, s’inscrire dans l’histoire. Il dédit son livre à ceux qui ont souffert à cause de Kerviel. Soit les 150 000 employés. C’était l’argument massue de la Société Générale pendant le procès. Mais, au fait, qu’est-ce qui pose problème à ces cent cinquante mille employés ? Kerviel ou la culture de société qui l’a formé et nourrit ? Un trader qui dérape ou le choix d’une banque pour la titrisation, les subprimes à gogo et les bonus mirifiques. Un individu ou l’évolution d’une banque loin, très loin de la réalité de ses clients.

Hugues Le Bret n’en finit pas de louer le sang froid de son management, sa clairvoyance, sa rapidité. Certes, il se laisse aller ici et là et quelques écorchures. Mais c’est pour mieux servir le tableau général d’hommes profondément humains, tétanisés mais responsables. Bref, ce livre qui l’aurait soi-disant contraint à la démission, est avant tout un cri d’amour hallucinant pour la Société Générale et surtout pour son patron de l’époque Daniel Bouton. Sa froideur ne serait que maladresse ; son cynisme cultivé ; son désarroi profond. Pensez ! L’auteur rappelle comment l’ancien patron de la Société Générale aurait appelé ses homologues le 11 septembre 2001 pour leur proposer son aide.

Hugues le Bret se réserve le meilleur rôle : Il se peint loyal, efficace, visionnaire, humain. La Société Générale, qui a appris l’existence de ce livre à quelques jours du verdict alors que Hugues le Bret était PDG d’une des filiales, en jugera. Mais dans cette histoire, qui manipule qui ? Et cela sert à quoi ?

Voilà bientôt trois ans que cette affaire secoue le bananier de la finance. Et en trois ans, la Société Générale semble avoir accumulé les erreurs de communication : du lynchage de Jérôme Kerviel traité de terroriste pervers, à la demande de réparation à hauteur de 4,9 milliards d’euros et à ce livre dont on peut douter de l’objectif, la Banque semble incapable de se remettre en cause, déconnectée de la réalité, assiégée de l’intérieur. En somme et malgré les valeureux efforts de Hugues le Bret, cette histoire est un vrai cas d’école de… plantage en com’.

La victoire de l’hypocrisie en col blanc

Très en contrôle de lui même, probablement trop pour un juge qui n’a eu de cesse que de comprendre le ressort psychologique de cette affaire, Jérôme Kerviel ne s’était laissé aller qu’une fois, pendant le procès. Cela portait précisément sur sa peine : « Ils (les avocats de la Société Générale) vont me demander 4.9 milliards. C’est comme demander la peine de mort. Je mourrai avec. » Nous y sommes.

La France ce mardi 5 octobre a inventé une nouvelle forme de peine de mort. Celle qui consiste à ne plus avoir le droit de vivre sa vie. Jérôme Kerviel vient d’être condamné à 5 ans de prison (dont 2 avec sursis), l’incapacité d’exercer le métier de trader (ce qui, somme toute, est plutôt sain) et surtout au remboursement total des dommages supposés causés par lui à la Société Générale, son ancien employeur : soit 4,951 milliards d’euros. Le Juge Dominique Pauthe a suivi l’intégralité des arguments de l’accusation : il a blanchi la Société Générale, accédé à l’intégralité de sa requête, avalé toutes les justifications des supérieurs hiérarchiques de Jérôme Kerviel. Le juge a regretté la négligence des contrôles et chargé – à mort donc - un homme : « vous avez endormi la confiance des services concernés (…) vous avez rejeté la responsabilité sur la Banque (…) vous l’avez mise en danger ». Jérôme Kerviel paie sa stratégie de défense qui consistait à mettre en évidence l’aveuglement tacite de la Banque et ses arrangements avec la réalité. Sur le papier, elle ressort grandie. Des bouchons de champagne ont du voler à la Défense. Cela ressemble à une victoire des puissants assurée par une justice des riches. Et c’est notre perte à tous.

Car depuis sa révélation, l’affaire Kerviel fait notre éducation. Depuis, il y a eu les subprimes, la faillite de Lehmann Brothers, celle de l’Islande, la Grèce la mise à mal de l’Europe, la spéculation contre l’Euro… Depuis trois ans nous découvrons l’incroyable emprise des marchés sur nos quotidiens. Et leur tout aussi incroyable vulnérabilité. Ce procès représentait l’occasion historique de s’interroger sur l’utilité sociale des marchés et sur le fonctionnement des banques. Sur leur exigence de rendement pousse au crime, sur leur sophistication stérile, sur leur rapport douteux à la spéculation. C’était potentiellement le procès d’un système, opaque, profondément déconnecté de la réalité dont on sentait insidieusement qu’il supplantait tous les pouvoirs.

Il aura fallu trois semaines de procès et trois mois de délibération au tribunal pour répondre à la question : un employé, qui prend des positions dantesques dissimulées par des opérations dites fictives mais visibles sur les bases de contrôle a-t-il agi à l’insu ou - avec l’aveuglement tacite - de son employeur? Comment a-t-elle pu se débrouiller, avec son armada de sur-diplômés, de déontologues, de comptables et d’auditeurs, pour ne rien voir ?

Tout le long du procès, à son corps défendant on le sent bien, la Société Générale a plaidé l’incompétence pour éviter d’être inquiétée sur son honnêteté. Le message a été martelé : la Banque avait été assiégée de l’intérieur. Elle ne savait rien. Ses témoins étaient préparés au regard suffisant près. A deux reprises au moins, le juge a demandé à des avocats cachés dans l’assistance d’arrêter de faire des gestes aux témoins. Ils tentaient de leur souffler les réponses. Les polytechniciens et énarques appelés à la barre, souvent devenus millionnaires grâce à l’activité de trader se sont présentés en victimes déboussolées et meurtries. On ne crache pas si facilement sur celle qui distribue la soupe. Ils ont répété : sur une salle de marché, tout le monde est loyal, transparent, respectueux des limites. Et le juge a complètement acheté leur histoire de vierges effarouchées siglées Hermès. D’ailleurs, quand le dernier témoin est arrivé à la barre du Tribunal, il l’a expédié en 20 minutes. C’était pourtant Daniel Bouton. Les jeux étaient-ils déjà faits ?

Ce procès était l’occasion de s’interroger profondément sur les marchés, leur nature et raison d’être. Souvent, le Tribunal a décollé : la fraude est-elle consubsantielle de l’argent, de l’humain ou de la banque? Où est-ce la culture des apparences qui finit par tout broyer ? Apparence des traders, qui ne semblent n’avoir de cesse que de décrocher le plus gros bonus ; Apparence des comptes qui doivent avoir l’air équilibrés quelque soit la manip. (L’opération fictive que l’on reproche à Jérome Kerviel d’avoir inventé ne serait qu’un mécanisme d’ajustement mis en place par la banque elle même) ; Apparences des supérieurs hiérarchiques qui ne doivent pas montrer qu’ils sont complètement dépassés ; Apparence de la banque elle-même qui doit aligner, trimestre après trimestre une performance en progression. Un beau chiffre. Finalement, ce procès a été celui de l’excellence qui ne sert à rien et de la vanité. Son apport potentiel est balayé par un jugement inique. Jérôme Kerviel n’est pas innocent. La Banque qui l’a recruté, formé à ses dogmes et exigences, et motivé, sans doute non plus. Mais ce soir, elle s’en lave les mains.

Ce système n’a été ni remis en cause, ni critiqué. Tout juste dans l’évocation de l’incroyable succession de défaillances des contrôles de la banque, le Juge s’est-il fendu d’un « il est regrettable que la Société Générale n’ait pas fait plus attention ». Il n’a rien dit sur la responsabilité de la banque, rien sur la culture de la gagne pousse au crime, rien sur les manageurs sur-diplomés soudains rendus aveugles et sourds. Rien sur les cadences infernales, les objectifs démentiels, les bonus mirifiques basés sur les seuls chiffres, jamais sur l’utilité. Rien sur la bétaillère post moderne. Aucune circonstance atténuante.

Il y a eu le procès d’un homme, que le Juge a décidé de considérer comme un génie manipulateur, pervers et responsable de tout. Un cas à part, une ex-croissance dans le monde merveilleusement humain et tellement responsable de la finance des marchés. Cette option dédouane totalement la Banque. C’est commode. En France, on ne tire pas comme cela sur l’une des plus grande entreprise française. On préfère stigmatiser les vraies racailles au 20 heures.

Parions que dans quelques jours ou semaines, la Banque retirera sa demande de dommages et intérêts. Elle pourra alors passer pour généreuse et magnanime. Elle se rachètera une grandeur d’âme. Cela parachèvera la victoire de l’hypocrisie en col blanc.

A l’énoncé du verdict, Jérôme Kerviel a légèrement tangué, abasourdi par le raisonnement à charge. Un homme a injurié la représentante de la Société Générale : « vous êtes des charognards ». Protégé des quelques journalistes par ses avocats, l’accusé s’est rassis, les yeux rouges. Il a tripoté son iphone pour s’y perdre. Et fuir loin de la réalité. Comme si, à force d’entrer des opérations fictives sur des tableurs excel, c’est sa vie à lui qui était devenue fictive.

Personne n’aura réussi à comprendre pourquoi Jérôme Kerviel qui avait amassé jusqu’à 1.4 milliards de gain avant d’en perdre le double, n’avait pas mis un centime dans sa poche ? Jérôme Kerviel est un pur produit du système. Le baby Frankestein de la finance. Avec son diplôme de seconde rang, il était entré dans la Banque par la fenêtre, à la force du poignet. Il voulait peut être devenir le fils préféré. Il en ressort menotte aux mains. La presse massée à la sortie de la salle d’audience s’est jetée sur lui, caméra et micro au poing, comme sur une bête traquée. Qu’il est et sera.

En Juin, Maitre Veil qui défend la Société Générale avait conclu sa plaidoirie par un sentencieux « Monsieur le juge, le monde entier vous regarde ». Ce soir, le monde regarde la France. Une France, plus que jamais société de caste, donneuse de leçon et sans aucun courage.

Flore Vasseur

L’enfant maudit de la méritocratie

Ma chronique sur France Culture, le 29 Juin

Au procès de Jérôme Kerviel ces trois dernières semaines, on a tout vu : des experts incompréhensibles, des professeurs survoltés ; des témoins spontanés qui n’avaient rien à dire et des donneurs de leçon soucieux de leur plan de com’. Pendant ces trois semaines parfois poussives, un homme s’est fait attendre : Daniel Bouton, PDG de la Société Générale à l’époque des faits.

Technocrate pur souche (il a fait science po, l’ENA, l’Inspection Générale, directeur de Cabinet de Juppé), il est passé de Bercy à la direction de la Société Générale. Plus rapide que l’éclair, il a misé sur les dérivés et les mathématiques financières. En dix ans, il a transformé l’entreprise française en un acteur hyper rentable et admiré sur la scène internationale. Certes, quelques opérations étranges entachaient son bilan. Mais loué par ses pairs, redouté par ses équipes, Daniel Bouton était un tsar de la finance mondiale. Et mardi dernier il est allé en tsar à la barre du tribunal.

La salle d’audience était alors bondée. Ca sentait le dénouement, le sang et les larmes. Dans un silence de mise à mort, Daniel Bouton a traversé la salle la tête haute, s’arrêtant pour une révérence au tribunal. Et pour Jérôme Kerviel, l’homme qu’il n’avait jamais rencontré mais dont il n’oubliera jamais le nom, il n’eut pas un regard.

L’ex PDG a raconté sa découverte de la fraude. Il a évoqué sa panique devant la catastrophe, ses tours du monde frénétiques pour retenir les grands argentiers de la planète qui menaçaient de partir à la concurrence. Oui, le navire tanguait, sombrait. Daniel Bouton a sauvé les 163000 emplois, écopé le bateau, trouvé l’accalmie. Calé au millimètre, son témoignage a mis en avant ses qualités de bon Capitaine Tempête. Derrière l’humilité de l’homme à la manœuvre, on sentait l’individu fier de lui. Dans sa colère il y a deux ans, il avait traité Jérôme Kerviel de « terroriste ». Il a justifié en expliquant sa peur, celle d’avoir affaire à une action concertée de plusieurs traders pour mettre en faillite l’ensemble du système. Méprisant le prévenu, dont il a soigneusement évité toute promiscuité, il s’est emporté contre l’argument des cadences infernales du trading « on n’est pas dans Zola ici » s’est-il écrié.

Maitrisant les effets de style, il a parlé de son rêve, celui de voir son ex employé expliquer son geste. Car si cela n’était pas pour nuire ni même pour détourner de l’argent à des fins personnelles, alors pourquoi, oui pourquoi au juste ? Daniel Bouton était traversé d’émotion. Sa voix s’est emportée ou même brisée jusqu’à un point où le masque de cire aurait pu tomber. « Cette créature, Jérôme Kerviel, c’est un peu la votre. C’est vous qui avez fait de la société Générale une grande banque. N’avez vous pas eu une attitude ‘pousse au crime’ ? » lui a demandé le juge. Daniel Bouton s’est ressaisi d’un coup. Il a ressorti ses éléments de langage et martelé : « la Société Générale aurait du savoir, elle aurait pu savoir mais elle ne savait pas ».

L’avocat de Jérôme Kerviel s’est alors levé lui rappelant le nombre d’alertes, les emails parlant d’opérations fictives, les montants astronomiques (18 milliards) libellés noir sur blanc dans les bases de contrôle des opérations. Il a évoqué les positions risquées prises par la Société Générale sur les subprimes notamment ; la faillite de la SGAM. Daniel Bouton, sortant de sa maitrise, a alors presque hurlé, blanc de rage : « Je suis triste, Maitre ». Triste oui, mais de quoi ?

A l’image de son ex PDG, la Société Générale n’aura eu de cesse que de se placer en victime, en éternelle incomprise. Alors, l’incompréhension, dernier rempart des élites acculées à leur responsabilité ? Daniel Bouton ne voulait pas témoigner et cela lui a visiblement couté de venir. Comme cela lui a couté de rester debout à 2 mètres de Jérôme Kerviel, enfant de la méritocratie, comme lui. Mais l’enfant maudit.

Bétaillère post-moderne

Ma chronique sur France Culture, le 22 juin 2010 

A tous les auditeurs de France Culture qui se sentent misérables de ne rien comprendre à la finance : rassurez vous ! La hiérarchie de la Société Générale non plus ! C’est la dernière semaine du procès l’opposant à son trader qu’elle décrit comme criminel, terroriste. Et clairement, la tension monte d’un cran. On commence à saisir comment un homme, tout seul, a pu contourner les procédures, déjouer les contrôles internes et externes et engager 50 milliards d’Euros à l’insu de sa hiérarchie.

Ainsi, Eric Cordelle, le supérieur direct de Jérôme Kerviel avait a priori tout pour rassurer. Polytechnicien, statisticien, rentré de 5 années au Japon, il avait accepté le poste de manager de Delta One et la responsabilité directe de 8 traders dont Jérôme Kerviel. Peu importe qu’il n’ait jamais fait de trading. Le poste était vacant depuis 2 mois, il fallait « gérer ». C’était, pensait-il, un nouveau défi à la hauteur de son parcours de gagneur devant l’éternel. Depuis il a tout perdu. Deux heures durant, il a raconté hier les conditions de travail et l’ambiance du « desk ». En fait, il a décrit une bétaillère post moderne, peuplée de poulets sans tête. Bétaillère parce que tout est organisé pour que les traders aient une efficacité optimale, ne perdent jamais de temps. Sans tête parce que personne, personne, même pas les supérieurs immédiats, nommés pour une telle tache, ne semblent superviser le travail des autres. Eric Cordelle a tenté de démontrer qu’il n’avait pas les moyens : « Je ne suis pas un technicien du trader, pardon … du trading (…) Mon but, c’était de faire en sorte que le business n’explose pas. Je parais à l’urgent », s’excusa-t-il. Ainsi, il n’aurait jamais ouvert la base de travail sur laquelle les traders passent leurs écritures (« j’ai eu une formation de deux heures »). Il ne serait jamais rentré dans le détail de ses correspondances (« j’avais 300 emails par jour). Visiblement, il ne s’inquiétait de rien. Selon lui, les explications suffisaient parce qu’elles existaient. Comprenait-il ce que faisait ses traders ? « J’allais voir mon supérieur, qui m’expliquait leur vocabulaire. Il ne fallait pas que je montre aux traders que je ne connaissais pas le métier. » Ah, la sacro sainte sauvegarde des apparences, probablement l’un des fils rouges de ce procès. Eric Cordelle jure n’avoir rien vu ni même soupçonné de la spirale de fuite en avant dans laquelle était enfermé l’un de ses traders. Jérôme Kerviel a perdu le sens des réalités et il n’y avait personne pour l’arrêter. A minima, sur l’autel de la croissance à tout prix, d’approximations en petits arrangements avec la réalité, la banque a perdu le contrôle. Alors folie d’un homme certes. Mais folie d’un système surtout. Eric Cordelle ne dit rien d’autre. « J’en veux à Jerome Kerviel. Enfin, je ne sais pas à qui j’en veux le plus ».

Décidément, le procès Kerviel est celui d’un management dépassé par la vitesse et la complexité. C’est le procès d’une culture de société dans laquelle il ne fait pas bon montrer, à l’image de Eric Cordelle, que l’on ne comprend rien. C’est le procès d’une organisation noyée sous les chiffres et les procédures, prise de court par le rythme infernal de l’innovation financière. Dans la précipitation, la Société Générale a embauché à tour de bras. Elle s’est rassurée en se racontant qu’ici tout le monde travaillait en … CONFIANCE. Derrière le postulat, l’automatisme et l’efficace. La Société Générale n’est pas plus empathique qu’une autre. Seulement, douter, questionner c’est du temps et le temps c’est de l’argent. Bref, quand on a plus les mains sur le guidon et bien… on fait confiance guidon !

A travers ce procès – peut être faudrait–il dire grâce à ce procès - la justice met son nez dans les bidouilles d’une grande banque française. Et elle semble découvrir, estomaquée, une tuyauterie percée de partout. Autant dire que Daniel Bouton, le PDG de la Société Générale à l’époque des faits, qui témoigne aujourd’hui, est attendu avec impatience.

La fin des bisounours

Ma chronique sur France Culture du 15 juin 2010

Hier, je suis allée voir de plus près, le roi de l’opération fictive et la reine déchue de la - si chic – finance des marchés. Je me suis rendue au procès Kerviel. Première surprise aux marches du palais alors que je cherche mon chemin :

- J’aimerais assister au Procès Kerviel, dis je au type de l’accueil.

- Vous voulez pas voir le procès de Messier plus tôt ? Parce que c’est dans la même salle, ils se relaient…

Devant mon étonnement, il précise :

- Oui il y en a un qui est un escroc, l’autre un bouc émissaire. Maintenant, c’est vous qui voyez.

J’arrive dans la salle d’audience. Je l’imaginais bondée, à cran. L’ambiance est studieuse. Une femme témoigne, visiblement nerveuse. On parle put, forward, warrant, pending et volumétrie, base Eliott et débouclage de position. On parle de finance et je n’y comprends rien : je suis au bon endroit. Le Juge appele un second témoin.

Christophe Mianne entre en scène. C’est, le n+6 de Jérôme Kerviel, un supérieur super-hiérarchique. Il est toujours employé de la banque qui a refusé sa démission. En cinq minutes chrono, les yeux rivés au sol,

- Il rappelle l’activité de la banque : « servir les intérêts des clients » assène-t-il. Comprenez bien : nous, les acteurs de la finance sommes là pour le bien commun.

- Il précise les attentes de la banque à l’égard de ses traders : « de la régularité, jamais de perte » et donc, jamais, jamais, jamais, jamais de spéculation.

- Il dresse le profil du bon trader : « loyal, transparent, respectueux des limites ». Au passage, il assassine l’accusé, qualifié de criminel et de débile. Kerviel encaisse, plutôt mal : criminel passe encore mais débile semble puissamment le vexer. La question de la débilité reviendra d’ailleurs souvent. Celle de Jérôme Kerviel (d’avoir pris ces positions). Celle aussi de la banque, connue mondialement pour la qualité de ses contrôles mais qui là, aurait réussi à ignorer 74 alertes sur le seul Kerviel. Celle de la banque encore, qui aurait cru chacune des explications de son employé pour justifier ses opérations fictives. « Il voulait nous faire passer pour des débiles » peste Mianne, qui arrive à sa conclusion : la banque est une victime (« à cause de Kerviel » se larmoie-t-il, « on a perdu 20 ans de travail », les gens pleuraient, précise-t-il). Victime ou au pire, comme entité défaillante (« on n’a pas été bons », reconnaît-il « mais on a été honnête »).

La banque a-t-elle cru ou fait mine de croire les explications de J. Kerviel ? Comment a-t-elle fait pour ne pas voir les sommes engagées ? Savait-elle ? A-t-elle laissé faire ?

- Pourquoi avez-vous passé des opérations fictives ? demande d’ailleurs le juge à Kerviel.

- Pour préserver les apparences, répond l’intéressé.  Mais tout le monde savait. On n’est pas dans le monde des bisounours ici. 

Car tout est là. Dans ce « pas vu, pas pris ». Dans ce « pas dit, pas su ». Dans ces dissimulations trop grosses pour être crues. Dans l’implicite. Dans cette fin du monde des bisounours. Même Mianne en perd son sang froid : « à l’entrée des salles de marchés » s’énerve-t-il « on n’écrit pas « interdit de frauder » mais c’est pas pour cela qu’on a droit de le faire ».

Depuis la révélation de l’affaire, il y a eu l’explosion des subprimes, la faillite de Lehman Brothers, la spéculation contre la Grèce, la dégringolade de l’Euro. Chaque jour, nous découvrons un peu plus combien notre quotidien dépend d’une industrie qui défie le bon sens et ne pense plus qu’en terme de suite mathématique. Oui, l’affaire Kerviel, nous a déniaisé.

Reste le mobile de J. Kerviel. Il a outrepassé les règles pour, déclare-t-il « faire gagner de l’argent à la banque » et sans détourner un centime pour lui même. Il aurait voulu « devenir le fils préféré d’une organisation vécue comme une mère tyrannique et abusive » a expliqué un psychiatre dans le Parisien.

A prise de risque hors norme, objectif hors norme : être reconnu, être estimé d’un monde qui ne regarde plus personne. A l’image de ce Christophe Mianne, roi de la maitrise, sorte d’anti bisounours qui a témoigné à la kalachinkov, le regard cloué au sol.