Flore Vasseur Blog
11/09/01 : The day I didn’t die

C’était il y a 10 ans.

Je l’ai écrit dans « une fille dans la ville ». Ou plutôt j’ai écrit mon premier livre pour trouver une place à ce moment là. Le mettre en boite. Et le ressortir de temps en temps. Comme aujourd’hui. 10 ans plus tard :


11 septembre 2001, 8 h 53 au bureau. Premier appel du matin. C’est Marco au téléphone :

— Ne t’inquiète pas.

— De quoi ? Et au fait, bonjour. Ça va ?

—Écoute, reprend Marco, CNN dit qu’un avion de tourisme a fini par se prendre le World Trade Center. C’était couru d’avance, hein ?

— Quoi ?

— Rien de grave. Je n’ai pas le temps de t’expliquer. Il faut que je prévienne mes employés. Je te rappelle.

La veille, Marco s’est épuisé sur un contrat de vente. Il a inventé un service de transactions bancaires, « je te jure, de quoi faire pleurer CitiBank ». À cent cinquante mètres des Twins, Marco n’a rien vu ni entendu. Pas même son réveil. Ce matin-là, le vent souffle à l’ouest et l’Hudson River scintille. Agacé par ce temps qui file sans lui, il s’est levé, a allumé Bloomberg TV. C’est sa météo. Tout ce qui compte. En se rasant, il a vu le future du Dow Jones dégringoler anormalement. Et puis il m’a appelée à mon bureau.

Je veux voir. Par réflexe, j’attrape un appareil photo. J’ignore le téléphone qui sonne beaucoup trop pour un matin et entraîne mes quelques collaborateurs au sommet de l’immeuble. Dans les escaliers, nous faisons la course. Sur le toit, personne ne joue. Mes voisins sont tous là, éberlués. Devant nous, les buildings se disputent un peu d’espace dans ce décor de carton-pâte. Comme des milliers d’allumettes, les New- Yorkais se sont alignés sur les toits et regardent vers le sud. Vers les tours qui se déta- chent du bleu parfait. L’air est clair, je pourrais les toucher.

L’avion de tourisme a donné un coup de canif sur le flanc de l’une d’elles. En feu. Tom, un de mes collaborateurs, me prend en photo devant. Been there, done that, got the tee-shirt1. Sur la photo, je souris si fort que je vieillis d’un coup.

— You guys are sick2.

Un type à la mine décomposée me traite de malade. Radio collée à l’oreille, il explose en larmes. Hurle que c’est une attaque terroriste. D’autres avions voleraient vers Manhattan. Vers nous.

— C’est la fin du monde, pleure-t-il.

Cela ne me fait rien. Un peu comme une morsure de requin. Fulgurante, la douleur n’atteint pas le cerveau. Au bureau, le téléphone ne fonctionne plus. Les e-mails pleuvent sur les écrans. Avec nos correspondants, il n’y a plus de statut social. Mais toujours les mêmes mots : « Mon Dieu, je ne pense qu’à vous. Que se passe-t-il ? » Ils relaient les consignes d’évacuation, nous informent : la tour Sud est touchée, la tour Nord est tombée, les tunnels et les ponts sont fermés, l’Empire State serait la prochaine cible. La mort est à huit blocs.

Mon père parvient à me joindre. Pour une fois, sa voix monocorde s’envole. La mienne refuse de dérailler comme je refuse de croire à cette histoire.

— Ici, tout va bien, je te jure. D’où je suis, c’est toujours l’été, le ciel bleu, l’air pur. New York, quoi !

Ils sont devenus fous. Ou alors c’est moi. Vu du reste du monde, c’est une journée en enfer. D’ici, c’est une très belle matinée de septembre avec une attraction un peu parti- culière en bas de la ville. Nous remontons sur le toit. La tour Sud sursaute une dernière fois et s’atomise sous nos yeux. De bloc en bloc, une onde de cris reflue. Alors, nous crions. Comme lors d’un feu d’artifice, le son circule moins vite que l’image. Au cinéma, New York est toujours la ville par laquelle arrive la catastrophe.

Les tours tombées, nous nous replions sur nos écrans d’ordinateur. La connexion Internet lâche à son tour. Le fil est coupé, nous n’avons plus que nous. Mes quelques stagiaires et employés ont cru à mon aventure d’apprentie entrepreneur partie à la conquête de l’Amérique. Maintenant, ils sont là. Qu’est-ce que je dois faire d’eux ? Qu’est-ce que je dois faire de moi ?

Il faut sortir des buildings et trouver un poste de TV. Tout le quartier a la même idée. Au sport bar du coin, le taulier ne fait pas payer. Il est persuadé que son heure est venue. Sur les écrans, NY1 a l’exclusivité de l’événement, les chaînes satellites sont hors service. Cas de force majeure : leur relais était posé au sommet des tours. Les journa- listes effondrés n’en savent pas plus que nous. À chaque pause publicitaire, la rumeur reprend son brouhaha : le Golden Gate torpillé, un avion écrasé en Pennsylvanie, JFK piraté, le Capitole attaqué, le Président en fuite. Le quartier est bouclé, on ne voit plus rien, les gens hurlent. Il faut rentrer chez soi. Mais où est Marco ?

J’embarque mon équipe vers le sud. La rue a perdu son rythme, ses bruits. Les taxis ont disparu, le métro ne roule plus. Nous zigzaguons entre des New-Yorkais abandonnés au bitume. Résignés, ils remontent vers le nord en silence. Rien ne sort, rien à dire. En s’effondrant les tours ont coupé le son. Les méchants blindés s’alignent sur Houston Street. Les F16 patrouillent dans un ciel qui s’en fout. Cops et militaires sortent de nulle part. Sérieux, professionnels, puissants, ils sont en retard. Les ambulances hurlent. Elles crient pour ne pas penser. Je n’entends qu’elles.

Vers midi, le vent tourne au nord. L’odeur de métal et de chair carbonisés se répand. Je dois capituler. Je suis forcée de ressentir. Comme une mauvaise conscience, l’odeur s’incrustera partout. Les vents et le temps n’y pourront rien. Dans une dernière grimace, l’insouciance a fermé la porte derrière elle. À double tour.

Plusieurs heures plus tard, Marco débarque à la maison. Rasé de près, chaussures briquées, il porte une chemise bleue de chez Brook Brothers, sent bon l’eau de toilette. Depuis mon départ du bureau, mes bras se sont ouverts et ont réconforté une bonne dizaine d’inconnus. Lui n’en veut pas. Nos questions et regards l’agacent. Il avait trouvé deux places sur un Zodiac pour traverser l’Hudson River et s’enfuir vers le New Jersey. Quand le proprio lui a demandé 1 000 dollars, il a renoncé. Hormis cela, je ne saurai jamais ce qu’il a fait de tout ce temps aux portes de l’enfer. Ce qu’il a vu. Où s’est cachée son âme. La mort lui a tapé sur l’épaule. Il file à mon bureau sauver ce qui peut l’être. Il veut travailler, tout de suite.

Pour une fois, Marco est obligé de dormir chez moi. Au bord du gouffre, on s’aime un peu mieux. Nous nous serrons l’un contre l’autre pendant la nuit. À 4 heures du matin, je suis réveillée par les cris d’une femme. Seule dans la rue, elle hurle à la mort. Des passants tentent de la calmer. Je m’habille pour aller les aider. Trop tard. Ils ont disparu. Mon vélo aussi. À la grille de l’immeuble, son cadenas éventré pend impuissant. Comme moi. Mais tout à l’heure, que devrai-je faire ?

Au matin, je pars au travail en rollers, pour de faux. Je roule sur une île isolée dans un pays coupé du monde. Les rues sont désertes, mon quartier barricadé. Par crainte des émeutes, les magasins ont baissé leur rideau métallique. Dégoûtés par l’odeur, les rats se cachent. Recouverts d’une couche de poussière, des camions militaires sortent de l’enfer. Poussière de quoi, de qui ?

Dans la rue, entre les photos des personnes disparues, des affichettes appellent la population à donner : du sang, de l’eau, dela glace, des vivres, du sparadrap, des sacs poubelle. Je dévalise le supermarché et passe à l’association du quartier : débordée. Je file à l’hôpital donner mon sang : quatre heures d’attente. Je pars acheter des mas- ques de protection pour les distribuer dans la rue : rupture de stock. Je m’inscris sur la liste des volontaires non qualifiés et me retrouve à faire des photocopies dans un hôpital de la 3e Avenue. À distribuer la soupe dans un commissariat à des policiers déglingués de fatigue. Ni infirmière, ni psy, ni pompier, ni chauffeur de bus, ni institu- trice, ni rien du tout, même pas scout, grande gueule suffisante bardée de diplômes, je ne peux rien faire en temps de catastrophe. D’ailleurs, suis-je là, pas là ? Dedans, dehors ? Française, américaine ? Vivante ou morte ? C’est là, devant moi, à vingt-cinq blocs et je ne comprends rien. Mais tout de suite, est-ce que je peux respirer cet air ? Est-ce que je peux boire cette eau ? Est-ce que je peux encore croire à quelque chose ?

Le 14 septembre, Bush arrive enfin à Ground Zero. Il s’adresse à la Nation : « Ne les laissez pas gagner ; ne les laissez pas nous détruire. Continuez votre vie comme avant. Faites du shopping ! » Tout le monde applaudit. Le 15, les chaînes retransmettent un Téléthon organisé par George Clooney pour les familles des victimes. Le lieu d’enregistrement de l’émission est classé Secret Défense. Les acteurs ont une minute en direct face à la caméra pour dire ce qu’ils veulent. Julia Roberts conclut la voix cassée: «Aimez-vous les uns avec les autres. » Je pleure enfin. C’est devant la TV.

Le 21, Prada ouvre le plus grand magasin de son histoire au coin de Broadway et de Prince Street. Deux ans de travaux, 50 millions de dollars d’investissement pour une ouverture dans un Soho interdit au public et puant la mort. Mauvais timing. Chaque jour, de 5 heures du matin à minuit, Giuliani est partout. Il enchaîne enterrements, conférences de presse, réunions de sécurité, coups de fil au Président. Le moindre de ses gestes est retransmis. Selon les circonstances, il change de cos tume. Il n’enlève jamais sa casquette de Yankee. Galvanisé par l’événement, il sait trouver l‘attitude, le bon mot, le ton juste. Les New-Yorkais détestaient leur maire rigide. Aujourd’hui, il les tient debout. Il en a oublié son cancer de la prostate. À côté, Bush est un pantin en rangers qui pleure sa maman.

Je suis venue à New York comme on tape du poing sur la table. Pour le rêve, le souffle. Ce matin-là, quelques coups de cut- ters ont tout pulvérisé. Et j’ai découvert la loi de la gravité, l’odeur du kérosène et de lachair en putréfaction. C’en est fini de la mascarade, du rire qui se moque de tout, de l’ambition qui cache la déprime larvée. L’Amérique n’est plus un rêve. Ce n’est pas mon pays. Nous sommes en guerre. J’ai envie de rentrer chez moi. Mais c’est où, la France. C’est quoi, la France ?

1. « J’y suis allé, j’ai fait ça et j’ai ramené le tee-shirt. »

2. « Espèce de malades. »

@flore vasseur - « une fille dans la ville » - Edition des équateurs, Sept 2006