Flore Vasseur Blog
Tuer les banques ? Non, reconsidérer le rapport à l’argent

Ma chronique sur France Culture du 7 décembre 2010 

Depuis la révélation du scandale des subprimes, on a beaucoup glosé sur l’irresponsabilité des banques, leur capacité de nuisance sur l’économie réelle, l’impuissance du politique… On a beaucoup glosé mais de remise en cause, aucune. Rien n’a changé. Ou plus exactement, si, cela a changé… mais en pire. Depuis les plans de relance, les banques vont bien merci. C’est la société qui fait en faillite.

C’est dans ce contexte d’injustice croissante qu’il faut comprendre la sortie d’Eric Cantona sur les banques. Et son idée de « bank run » : Eric Cantona propose de faire la révolution en allant, comme d’un seul homme, retirer son argent des banques. L’appel a été relayé sur Facebook-te-voilà. Condamnation de l’opération à Droite, malaise à Gauche, même chez les plus à gauche de la Gauche. Il faudrait 3 millions de personnes pour faire « sauter la banque ». 30 000 âmes auraient annoncé, sur les réseaux sociaux, leurs intentions de passer à l’acte. Et les media sont en alerte. On saura dans quelques heures si elles concrétisent et surtout, si cela déstabilise quoi ou qui que ce soit. En attendant, c’est le fantasme de révolte du peuple sur les technocrates. Seul le guichetier, témoin privilégié de cette haine du banquier, risque d’en faire les frais. Car à part des images d’Eric Cantona sortant de son agence bancaire les sacs de sports remplis – ou pas d’ailleurs - de billets, qu’attendre, en effet, de l’opération ? Un électrochoc politique ? Une réaction des marchés ? Autant croire - il est vrai que c’est de saison - au Père Noël.

Irresponsable, inutile, démago… les mesquineries n’ont pas manqué. Sauf qu’Eric Cantona a raison de rappeler aux citoyens, à chacun de nous donc, qu’il est acteur d’un système et que son pouvoir de subversion est décuplé par la technologie. Là aussi, c’est de saison. Car les moyens de lutter contre le pouvoir des banques existent. Il y a d’abord des décisions radicales à prendre au niveau politique, comme celles proposées par Paul Jorion pour limiter la spéculation. Oui, les gouvernements vont devoir choisir entre les banques et les citoyens. Mais engoncés jusqu’au cou dans les questions de compétitivité nationale – ou de guerre économique pour le dire franchement - ils semblent pour l’instant peu enclins – voire pas du tout équipés - pour assumer un choix en notre faveur.

Alors en attendant, restent les décisions radicales au niveau personnel. Et c’est là, encore une fois, qu’Eric Cantona a raison sur le fond. On peut commencer par changer de banques et privilégier les structures mutualistes (lanef.com). Pour les offres et produits de crédits, on peut court-circuiter les banques et miser sur les prêts de personne à personne. Quelques sites internet commencent à proposer ces services (voir lendingclub.com, ou les philanthropiques kiva.org ou babyloan.org). De la même manière, pour certains achats on peut choisir de régler en monnaies sociales ou locales (voir les réseaux sel ou sol), voire se convertir au troc en privilégiant ainsi les activités de proximité et donc les liens.

Car enfin, enfin, la grande angoisse des politiques, la vraie bombe révolutionnaire, ce n’est pas que le peuple assaillent les banques. Mais qu’il fasse la grève de la consommation. Elle est là, précisément la « bancocratie ». Là, la dépendance induite aux banques et à leurs produits miracles attrape débiles. Et à leur corollaire : la spéculation. Nous avons vécu à crédit. C’est fini. Il est là, le chantier politique, énorme : l’invention d’un projet de société sans crédit. Le cœur de la révolution, si on le cherche n’est donc pas dans la mise à mort des banques, mais dans le ré-aménagement de notre rapport à l’argent et donc au temps. Il ne s’agit pas tant de leur utilité sociale à elles, les banques. Mais de notre utilité sociale à nous, citoyens. Sommes nous autre “chose” que des consommateurs ? Mais biensur tout cela est bien plus engageant que de faire une descente chez son banquier. Et encore plus que de l’annoncer sur Facebook. Alors irresponsable? Vraiment ?

Du bon usage de la colère

J’ai participé à l’Université d’été du Medef dont le thème était “l’étrangeté du monde : mode d’emploi”. La Tribune m’a demandé une “contribution” parue le 2/09 que vous trouverez ici. Le débat était assez frustrant : 8 intervenants pour 1h30 de débat qui a été pris en hold up par les politiques. La prochaine fois, j’essaierai d’être moins polie.

Nous assistons aujourd’hui aux dernières convulsions d’un système voué au casse pipe. Nous sommes au bout de la logique d’une croyance collective mesquine : consommer, c’est vivre, c’est être libre. Avec elle, la recherche du prix toujours plus bas est devenu projet de société ; la défense du pouvoir d’achat le dernier combat démocratique ; le ratio de 15% de rentabilité sur fonds propre l’unique règle. Excellents élèves, nous avons appliqués les préceptes mêmes de ce turbo capitalisme à nos comportements : la recherche de rentabilité immédiate en tout est venue avec son cadeau Bonux : l’individualisme débridé. Nous avons lâché les liens, les autres et la pensée. Avec les conséquences que l’on sait : dégâts sociaux (délocalisation), écologiques (épuisement des ressources) et moraux (standardisation des modes de vie et des rêves, mélancolie de masse). Nous voulions la société d’abondance. Nous sommes la civilisation du gâchis.

La crise actuelle met fin à la mascarade. C’est tout un système, bâti sur l’American Way of life, qui prend le mur. Bordés d’objets, nous sommes vides : seuls et sans projet. Les produits technologiques sont le dernier miroir aux alouettes. Ils promettent l’avènement d’une humanité de « sachants, qui communient sur l’autel des informations et des avatars. Mais 75% des communications d’une même personne sont passées avec quatre interlocuteurs[1].

On se réveille de ces années de culte de la performance et de consommation déchainée avec un profond sentiment de dépossession. Nos destins sont dictés par Wall Street, nos idées par la publicité. La France est un tout petit pays, l’Europe un « machin » technocratique qui ne prend pas.

En plus d’un sentiment d’usurpation et de déclassement social à l’échelle de la planète, nous découvrons des gouvernements incapables de protéger tous ceux qui ne rentrent pas dans les cases de la compétition globalisée. Nos dirigeants semblent dépassés par la complexité de la mondialisation et par leur extrême dépendance aux marchés. Souvenons-nous de l’usine à gaz mise en place par les ministres européens (le plan de 500 milliards) pour enrayer l’effondrement de l’Euro en Mai dernier. La bourse a applaudi… vingt quatre heures.

Nos gouvernements peuvent multiplier les plans de com’. Ils sont coincés entre une opinion publique sur les dents et des marchés sur-puissants. Ils réagissent au rythme de la nano secondes quand le politique a besoin du temps long de la réforme. La mondialisation a explosé notre rapport au temps et rendu nos institutions obsolètes. La bancocratie[2] a remplacé la démocratie. C’est un hold up consenti, le résultat d’un choix politique, entériné au début des années 80, pour la désinflation compétitive. Depuis que la puissance des Etats se mesure en points de PIB, on a lâché les hommes pour le chiffre. Au risque de jouer les Cassandre, le pire reste à venir. Nous prenons la mesure de notre dépendance aux marchés. Nous allons bientôt comprendre leur propre dépendance aux machines. 40% des transactions quotidiennes sont passées par des automates, sans aucune intervention humaine. Nous pouvons toujours tenter de réguler des individus. Mais peut-on débrancher des machines ?

De ces vies à crédit, il reste la rancœur d’individus déboussolés. Cette déprime pourrait se transformer en rage. Jusqu’où faudra-t-il aller pour susciter le désir de construction ? Pour reconsidérer l’économie pour ce qu’elle est - un moyen - et remettre l’homme au centre de tout ? Sommes-nous capables de saisir notre chance de rompre avec ce modèle et d’inventer un projet commun fort, économiquement viable et durable ?

Les solutions à la crise ne sortiront pas d’une pochette magique, ni d’une présidentielle. C’est un mouvement mutatif profond et probablement très lent, un projet justement dans lequel chacun à sa part, sur plusieurs générations. C’est une affaire de renoncements et d’utopies, de choix et colère. Une somme de petites actions individuelles, de petits pas souvent invisibles qui conduiront peut être un jour à un grand pas pour l’humanité. Nous avons un deuil à faire, celui de l’Etat Providence. Et une émancipation à vivre. Elle découlera de la réappropriation de nos désirs et de nos responsabilités. Du bon usage de la colère en somme.

[1] Stefana Broadbent, Pour Swiss Com, 2006

[2] terme de l’économiste irlandais David Mc Williams

Colère

Ma chronique du 18 mai sur France Culture

Il y a une semaine à ce micro, une Christine Lagarde remontée à bloc nous expliquait combien l’Europe, la grande la belle,  avait su tenir tête aux marchés financiers. Notre ministre de l’économie et des finances était en plein marathon médiatique pour convaincre et rassurer. Les gouvernements venaient donc, je cite, « de choisir de vivre ensemble, d’être solidaires ». Pour marquer le coup, ils avaient égratiné le sacro saint traité de Maastricht et dégainer 750 milliards d’euros, « un chiffre fort, avait dit Madame Lagarde, « pour impressionner les opérateurs ». Ces derniers avaient bien reçu le message. Dès l’aube ils avaient applaudi. L’Euro, comme l’ensemble des indices boursiers, était reparti à la hausse. Paris, qui n’avait pas ménagé ses efforts pour asseoir tout le monde à la table était à la fête.

Dès mercredi, la monnaie européenne s’est remise à dégringoler. Et la fête a tourné court. Quand les marchés doutent, les économies tanguent et assez vie, les peuples trinquent. Oubliées les solidarités, les chiffres paratonnerre et les déclarations définitives des politiques. En quelques jours nous sommes passés du coup -  l’annonce du plan – au contre-coup – l’euphorie boursière – à l’après coup : le doute. Mais au fait, ces ministres aux visages renfrognés, ces réunions de concertation, ce battage économico-politico-médiatique, tout cela sert à quoi ? A rassurer les foules ? Dans ce mondialisme à marche forcée, que notre DSK national, appelle de ses vœux, où est, où va, la parole démocratique, la souveraineté ? Quel est le projet ? Ces jours-ci, l’histoire est cruelle : l’accord du 9 mai 2010, les 750 milliards, devait être historique. Il n’a servi qu’à gagner du temps : une poignée de jours.

Quand tenir tête aux marchés fonde l’action politique, le temps de la démocratie n’existe plus. Le plan d’urgence européen confirme que nous sommes passés de la démocratie à la bancocratie. On doit le terme à un économiste irlandais, David Mc Williams. La bancocratie, c’est ce transfert de richesse des non initiés (le peuple) vers les initiés de notre système bancaire. Prenons l’exemple grec : la population est sommée de se serrer la ceinture pour que l’Etat « honore » ses engagements. C’est à dire pour que les banques ne fassent pas faillite. En somme, la démocratie devient une bancocratie quand la seule raison d’être du citoyen est de permettre au système de fonctionner. Nous en sommes là.

On peut blâmer les institutions, les hommes et femmes politiques myopes, des marchés immoraux, des agences de notations douteuses et même des banquiers véreux. Mais ce serait passer à côté d’une vraie occasion de remise en cause. Si seul l’ultra présent compte, c’est que nous avons abandonné l’avenir. Collectivement. A ce jeu là, il n’y a pas que les états qui soient en faillite. Le philosophe Bernard Stiegler nous dit obsédés par le court terme et la consommation adictive. Ce capitalisme pulsionnel, dit-il, détruit le lien social, écrase les individualités. La crise financière est devenue économique. Chômage aidant, dépenses publiques gelées, on voit bien qu’elle devient sociale. Quand deviendra-t-elle politique, personnelle ? Quel est le degré de résistance des peuples à l’absurde. Ces jours-ci, cette question doit hanter les chancelleries. La tempête sur l’Euro ne nous conduit pas seulement à nous interroger sur nos institutions, notre gouvernance. Profondément, elle nous incite à nous interroger sur ce que nous sommes : civilisation décadente terrassée par son quant à soi? Elle nous met au défi : que faire de toute cette colère.