Flore Vasseur Blog
Du bon usage de la colère

J’ai participé à l’Université d’été du Medef dont le thème était “l’étrangeté du monde : mode d’emploi”. La Tribune m’a demandé une “contribution” parue le 2/09 que vous trouverez ici. Le débat était assez frustrant : 8 intervenants pour 1h30 de débat qui a été pris en hold up par les politiques. La prochaine fois, j’essaierai d’être moins polie.

Nous assistons aujourd’hui aux dernières convulsions d’un système voué au casse pipe. Nous sommes au bout de la logique d’une croyance collective mesquine : consommer, c’est vivre, c’est être libre. Avec elle, la recherche du prix toujours plus bas est devenu projet de société ; la défense du pouvoir d’achat le dernier combat démocratique ; le ratio de 15% de rentabilité sur fonds propre l’unique règle. Excellents élèves, nous avons appliqués les préceptes mêmes de ce turbo capitalisme à nos comportements : la recherche de rentabilité immédiate en tout est venue avec son cadeau Bonux : l’individualisme débridé. Nous avons lâché les liens, les autres et la pensée. Avec les conséquences que l’on sait : dégâts sociaux (délocalisation), écologiques (épuisement des ressources) et moraux (standardisation des modes de vie et des rêves, mélancolie de masse). Nous voulions la société d’abondance. Nous sommes la civilisation du gâchis.

La crise actuelle met fin à la mascarade. C’est tout un système, bâti sur l’American Way of life, qui prend le mur. Bordés d’objets, nous sommes vides : seuls et sans projet. Les produits technologiques sont le dernier miroir aux alouettes. Ils promettent l’avènement d’une humanité de « sachants, qui communient sur l’autel des informations et des avatars. Mais 75% des communications d’une même personne sont passées avec quatre interlocuteurs[1].

On se réveille de ces années de culte de la performance et de consommation déchainée avec un profond sentiment de dépossession. Nos destins sont dictés par Wall Street, nos idées par la publicité. La France est un tout petit pays, l’Europe un « machin » technocratique qui ne prend pas.

En plus d’un sentiment d’usurpation et de déclassement social à l’échelle de la planète, nous découvrons des gouvernements incapables de protéger tous ceux qui ne rentrent pas dans les cases de la compétition globalisée. Nos dirigeants semblent dépassés par la complexité de la mondialisation et par leur extrême dépendance aux marchés. Souvenons-nous de l’usine à gaz mise en place par les ministres européens (le plan de 500 milliards) pour enrayer l’effondrement de l’Euro en Mai dernier. La bourse a applaudi… vingt quatre heures.

Nos gouvernements peuvent multiplier les plans de com’. Ils sont coincés entre une opinion publique sur les dents et des marchés sur-puissants. Ils réagissent au rythme de la nano secondes quand le politique a besoin du temps long de la réforme. La mondialisation a explosé notre rapport au temps et rendu nos institutions obsolètes. La bancocratie[2] a remplacé la démocratie. C’est un hold up consenti, le résultat d’un choix politique, entériné au début des années 80, pour la désinflation compétitive. Depuis que la puissance des Etats se mesure en points de PIB, on a lâché les hommes pour le chiffre. Au risque de jouer les Cassandre, le pire reste à venir. Nous prenons la mesure de notre dépendance aux marchés. Nous allons bientôt comprendre leur propre dépendance aux machines. 40% des transactions quotidiennes sont passées par des automates, sans aucune intervention humaine. Nous pouvons toujours tenter de réguler des individus. Mais peut-on débrancher des machines ?

De ces vies à crédit, il reste la rancœur d’individus déboussolés. Cette déprime pourrait se transformer en rage. Jusqu’où faudra-t-il aller pour susciter le désir de construction ? Pour reconsidérer l’économie pour ce qu’elle est - un moyen - et remettre l’homme au centre de tout ? Sommes-nous capables de saisir notre chance de rompre avec ce modèle et d’inventer un projet commun fort, économiquement viable et durable ?

Les solutions à la crise ne sortiront pas d’une pochette magique, ni d’une présidentielle. C’est un mouvement mutatif profond et probablement très lent, un projet justement dans lequel chacun à sa part, sur plusieurs générations. C’est une affaire de renoncements et d’utopies, de choix et colère. Une somme de petites actions individuelles, de petits pas souvent invisibles qui conduiront peut être un jour à un grand pas pour l’humanité. Nous avons un deuil à faire, celui de l’Etat Providence. Et une émancipation à vivre. Elle découlera de la réappropriation de nos désirs et de nos responsabilités. Du bon usage de la colère en somme.

[1] Stefana Broadbent, Pour Swiss Com, 2006

[2] terme de l’économiste irlandais David Mc Williams

La stratégie de l’escargot

Ma chronique sur France Culture du 31 Aout

En regardant les images pré-formatées des reportages sur les universités d’été des uns et des autres, il m’a semblé que seule la couleur du pupitre changeait. Même phrase d’unité, même canine limée, même chemise fleurie pour planquer l’armure de guerrier. Les sourires se voulaient sympathiques mais le discours était creux. Pourtant, il va falloir du souffle et des idées pour trouver des alternatives à un système économique qui fonce au casse pipe. La vie, la vraie vie, serait elle donc ailleurs ? J’ai cru un temps que cela pourrait être à Marlhes.

Marlhes, ce n’est pas le Larzac mais cela y ressemble. C’est là, près de Saint Etienne, que se réunissaient ce week end les objecteurs de croissance. Une grosse centaine de militants, travailleurs sociaux, agriculteurs et au moins un médecin bien décidés à vivre, consommer, échanger et travailler autrement.

A l’entrée du village, dessiné au marqueur sur un carton de déménagement, un gros escargot, symbole du courant, indiquait la salle des fêtes qui accueillaient l’évènement. Des tentes s’éparpillaient tout autour, entre vaches et fleurs de champs. Durant trois jours, les décroissants ont échangé expérimentations sociales, livres et tofu bio. Ils ont partagé trajets en voiture, vaisselle et temps de parole dans une atmosphère au début bon enfant et finalement rageuse. Car être décroissant, pas pour les magazines mais sur le terrain, c’est avant tout être en colère. En colère contre une culture de société aliénante qui veut tout, tout de suite, au meilleur prix. Pour sortir de « l’aliénation », les objecteurs de croissance ont développé la « stratégie dite de l’escargot ». Soit 4 idées clés :

- RELOCALISATION (de la production, des échanges et donc de la monnaie) ;

- RALENTISSEMENT. Il s’agit de se réapproprier le temps et la saveur des choses ;

- PARTAGE : on trouve ici le revenu inconditionnel d’existence pour tous et le revenu maximum autorisé pour certains, mais aussi la gratuité des biens communs (comme l’eau, la terre) ;

Et enfin, SIMPLICITE VOLONTAIRE, impliquant, je cite de « décoloniser l’imaginaire ». et de « renoncer aux écrans plats et au culte de la technique ».

L’évocation des solutions ne fait, chez les décroissants, pas vraiment de débat : la décroissance est un mode de vie, une méthode pour arriver à une fin, c’est à dire une société viable. Mais le tensiomètre explose dès que l’on parle « politisation ». Car tout héroïque que ces militants soient localement, ils ont un mal fou à s’asseoir ensemble à une même table et surtout, derrière un même chef. Bête de scène des décroissants, Paul Ariès est arrivé dimanche en terrain conquis. Il était sûr de fédérer les courants le portant jusqu’à une aventure présidentielle. Il est reparti bredouille.

Dur, dur de jouer collectif quand on est un rebelle. La politique se fait-elle aux pieds des HLM, où ces militants interviennent, ou sur les plateaux de télévision, qui les boudent ? Le débat n’est pas tranché. Dommage ! Faute de parvenir à gérer l’ambivalence, le courant de la décroissance tout aussi intéressant et intriguant soit-il, restera marginal. Et ses thèmes les plus porteurs, relocalisation notamment, se feront récupérer et éventrer, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Alors rien n’en sortira, ni idée, ni souffle. Et l’escargot retournera dans sa coquille. Isolé, sans crédibilité et donc inoffensif. Alors que le désarroi actuel est une véritable autoroute pour les idées en rupture, les décroissants loupent l’entrée du péage. Dommage, oui vraiment dommage.

Acropolis now

Ma chronique sur France Culture le 3 mai 2010 

  Suite et jamais fin du combat de boxe « Planète financière » contre le reste du monde.

J’étais ce week end à la Foire de Paris. Vous savez cet endroit formidable où l’on trouve tout pour râper les carottes sans se fatiguer. J’ai vu une peinture d’extérieur qui s’auto nettoie avec la pluie. Ou encore plus fort, un aspirateur qui se déplace et travaille tout seul, telle une soucoupe volante à deux centimètres du sol. A la foire de Paris, donc ce week end, la vie était magnifique : à l’image de cet aspirateur libéré de l’homme, elle promettait un monde sans effort.

Au même moment, ce 1er mai, les étudiants de l’Unef scandaient sur un pavé parisien tétanisé par le retour de l’hiver. « Education pour tous, retraite à soixante ans, sinon ca va péter ».

Au même moment à Athènes, Papandreou concédait à un plan de rigueur monstre, pudiquement nommé « programme d’ajustement ». Ce plan est au social ce qu’est le régime détox à l’organisme : un coup de fouet qui donne la colique et rend fou. DSK, grand manitou de l’opération, se déclarait hier « admiratif de l’extrême rigueur choisie à Athènes ». C’est oublié que pour plaire aux marchés, Papandréou n’avait pas le choix. C’est oublié surtout que la population n’a pas encore organisé sa réponse. « S’il le faut, je descendrai dans la rue avec un couteau » a indiqué un fonctionnaire grec à la correspondante du Monde. La Grèce aujourd’hui, l’Europe demain matin, semblent en passe de devenir le terrain de jeu du « capitalisme du désastre » de Naomi Klein. Un néo-libéralisme qui profite des crises pour balayer tout ce qui empêche sa progression : couverture sociale, services publics notamment. « Ca va être la guerre » dit le garçon de café. The Economist, bible du libéralisme, ne s’y est pas trompé. Sous le titre « Acropolis now », le magazine détourne cette semaine l’affiche du Chef d’œuvre de Francis Ford Coppola : « Apocalypse now ». Sur fond d’Acropole au soleil couchant, les hélicoptères du FMI déboulent, menaçant, sur la capitale grecque. Angela Merckel en treillis, le regard méchant, reprend la ligne de Marlon Brando « l’horreur, l’horreur, l’horreur ». En Grèce, les dirigeants européens et le FMI ont fini par dégainer l’artillerie. Manque plus que la Chevauchée des Walkyrie. C’est the Economist, et pas l’humanité, qui le dit.

Ces derniers mois, on dénonce beaucoup l’a-moralité ou l’immoralité des marchés, leur emprise sur nos économies, sur nos vies. On dénonce leur vision court terme, égoïste. Leur cupidité. On oublie qu’en face, il n’y a pas eu, depuis longtemps, de pouvoir politique pour leur résister.

Nos gouvernements crient aujourd’hui, telle des vierges effarouchées en stigmatisant ses méchants marchés responsables de tout. Toutes ces années d’envolée de la dette souveraines, ils ont fait preuve, pour le dire gentillement, d’amateurisme. Epatés qu’ils étaient par cette finance qui a rapporté aussi de nombreux point de PIB. Sacro saint PIB. Mais, la vision court-termiste, clientéliste n’est pas l’apanage des marchés. Elle est devenue mantra de société. En politique, la cupidité porte un nom: électoralisme. Faute de courage politique, c’est à dire de capacité à légiférer sans viser l’élection d’après, on en vient, comme en Grèce, à réformer au bord du gouffre et dans le sang. Dans ce capitalisme du désastre, tout le monde est perdant.

Alors, après l’affolement, l’électoralisme et l’amateurisme, les aspirateurs soucoupes volantes et le plein emploi pour tous les électeurs jusqu’à la retraite dorée, l’heure des responsabilités n’a-t-elle pas sonné ?