Flore Vasseur Blog
CGI 2011 : quand Bill veut sauver le monde avec ses petits bras (et beaucoup de sous)

Dans une Amérique en ruines et un Manhattan en ébullition (Assemblée Générale de l’ONU, castagne sur la reconnaissance de la Palestine, occupation de Wall Street – par ailleurs fébrile - par des indignés américains), Bill Clinton réunit ces jours le gratin des affaires pour sa grande fête de la philanthropie : la Clinton Global Initiative. Nous sommes Midtown, au Sheraton, cernés par les sièges sociaux des banques américaines. Au coeur du réacteur.

C’est la 7ème édition de cet événement créé par Clinton pour Clinton, c’est à dire pour continuer à exister. Son idée : pour sauver le monde, il faut créer des alliances entre la sphère publique, le privé et les NGO. Why not ? J’étais venue en 2008, en étais répartie écoeurée par le lavage de cerveaux : http://florevasseur.com/fr/articles/21/bill-clinton/ Intéressant de voir combien en 3 ans, l’événement a changé.

Cette année encore JP Morgan, Pepsi, Cisco, corporate america est bien là, alignée dans des sessions à la gloire d’une vision sur l’humanité directement sortie des ordinateurs de leurs communicants. Rien n’est trop beau (ni trop cher, ici 20 000 dollars le ticket) pour partager le podium avec Clinton : elles annoncent leur « commitment » pour sauver le monde : des écoles en Afrique, des jobs aux USA, des vaccins pour le Bangladesh. Optimisme vissé au corps, Clinton avance sur scène, prêt à en découdre avec ce monde qui prend l’eau. Il ne manque que les trompettes. Dans un décor bleu et or, il martèle “dans chaque problème de la planète il y a une opportunité”. Il parle probablement de business. Standing ovation. On est dans l’entre-soi ; même quand Nick Kristof, l’éditorialiste du NY Times, l’accroche sur son rôle dans la dérégulation financière. Les quelques 150 journalistes qui couvrent l’événement n’ont pas le droit de se déplacer sans escorte (et donc de parler aux participants). Rien ne doit gâcher la formidable opération de com’ hollywoodienne.

Mais cette année, le lavage de cerveau est un peu moins explicite. D’abord, Clinton lui-même mâche peu ses mots, sur le déni ambiant quant au changement climatique, sur la politique “devenue émission de divertissement”, sur l’apathie ambiante – pour rester politiquement correct : « le vrai problème en Amerique : les gens sont imperméables à l’idée d’avoir une information exacte. On va voir s’il reste sur la même lancée demain quand Obama sera là.

La grande nouveauté est surtout que l’establishment (premiers ministres occidentaux, CEO) est moins mis en avant. La sphère publique a disparu, comme elle a disparu dans la « vraie vie d’ailleurs ». Le monde des affaires fait profil bas, entre ses profits mirobolants et ses plans de licenciement. Du coup, les plénières sont trustées par des personnes de terrain, des humanitaires, des activistes, des chefs de gouvernement de pays dits « secondaires » (Zimbabwe, Mali etc..) plus habitués aux sessions du soir, quand l’assistance est assommée une journée de discours insipides.

Au delà du monde de Coca et consorts, il y a bien une flopée d’entrepreneurs et de « leaders » (invités eux) bien revenus des promesses de l’Oncle Sam. Pour en nommer quelques uns, Leymah Gbolee (Liberia), Rye Barcott (ex marine, installé à l’intérieur de Kibera), Valentino Achak Deng n’ont attendu personne pour impacter leur monde. Les multinationales ont besoin de se refaire une image. Les projets des entrepreneurs sociaux ont besoin d’un énorme effet de levier. Tout se vend, s’échange. C’est à qui infiltre qui, qui impacte qui. Corporate america peut remballer ses spots publicitaires : on lui a volé la vedette. Plus personne n’est dupe. C’est déjà cela de pris.

Shopping de bons sentiments à New York

Ma chronique sur France Culture, le 27 septembre 2010

La semaine dernière, New York fut la capitale mondiale des bonnes intentions. Assemblée Générale de l’ONU, Sommet du Millenium bien sur. Mais aussi TEDX Change organisé par Bill Gates et Clinton Global Initiative, la grande fête de la philanthropie dite « stratégique » de Bill Clinton.

Nicolas Sarkozy lui n’est allé qu’à l’ONU. En un discours à minima, il a recommandé, pour résoudre les problèmes mondiaux, SIDA, Pauvreté, climat et j’en passe, de miser sur les financements innovants… Les media français se sont félicités de l’audace du Président. Ils étaient bien les seuls.

On passera sur les demi-vérités quant à la générosité de la France envers les pays pauvres, pour se consacrer à l’annonce principale : les financements innovants pour sauver le monde donc.

Qu’a-t-il voulu dire ? Que les Etats n’ont plus un copeck à mettre pour le développement. Que la crise rend pingre. Et surtout que, pour notre Président, les maux de ce monde peuvent être résolus à coup de milliards. On a envie de dire : ça se saurait ! Et cela ferait faire longtemps qu’à Kaboul, avec tous les milliards engloutis, on siroterait son café en terrasse en regardant les longs cheveux des filles. Les économistes du développement rabâchent, et depuis des années, que le problème n’est pas celui du montant investi mais de l’utilisation de celui-ci. L’argent sèche pleurs de la communauté internationale n’est pas suffisant. Il faut un plan, des objectifs, des expérimentations, et du long terme. Bref, il faut mettre les mains dans le cambouis, et pour longtemps. Toute une série de choses sur lesquelles la gouvernance mondiale bute et bute encore.

Changer le monde, c’est peut être une histoire de gros sous et surtout de volonté. C’est en tout cas la conviction affichée de Bill Clinton lorsqu’il lance sa Clinton Global Initiative en 2005. Passons sur ses motivations profondes comme son envie de continuer à exister sur l’échiquier. La CGI est une sorte de grand raout annuel, à quelques encablures de l’Assemblée Général de l’Onu et au même moment, dans un hôtel chic de Midtown.

Chaque année, le 42ème Président des Etats-Unis réunit autour de lui ses « amis ». Que du beau monde ! Une quarantaine de chefs d’Etat en exercice, des princes d’Arabie, quinze Prix Nobel, des actrices hollywoodiennes, quelques entrepreneurs sociaux et surtout, une tripotés de grands humanistes devant l’éternel comme les patrons de Goldman Sachs ou de Wal-Mart. Pendant trois jours, ils s’engagent autour de projets communs, à coup de milliards et de dons en nature. Hertz se dote de voitures électriques (la belle affaire), le patron de Facebook donne 100 millions de dollars pour les écoles du New Jersey. La Clinton Global initiative est une plateforme de communication qui fait du bien aux business man (ah… serrer sur scène la main de Bill). Le citoyen lambda, celui qui n’a pas les moyens de s’offrir le ticket d’entrée à 20 000 dollars (c’est le prix à payer pour approcher Demie Moore, Lance Armstrong ou Shakira), ce citoyen lambda donc peut contribuer, en donnant notamment de son temps, via le site Internet de l’organisation.

Bill Clinton veille à éviter les effets d’annonce. La planète brûle et tout le monde s’engage mais, c’est lui, la star des 3 jours. Aminci par une opération au cœur et un régime végétarien, il a lancé quelques scoops, comme cette boutade, suite au mariage hyper médiatisé de leur fille Chelsea : « Hillary veut être grand mère plus que présidente ». Du coin de l’estrade, Obama a apprécié l’info.

Les projets annoncés à la Clinton Global Initiative sont, paraît-il, évalués. Cela leur permet de dire qu’en 6 ans d’existence, elle aurait levé 63 milliards de dollars. Et dans 170 pays, amélioré la vie de 220 … ou 300 millions d’âme. 220 ou 230, on ne sait pas bien car bien entendu… cela dépend des communiqués de presse.