Flore Vasseur Blog
Les barbares sont à la porte

Ma chronique du 5 juillet 2011

C’était la fête nationale aux Etats-Unis hier, c’était l’independence day, et c’était probablement une fête pleine de désarroi. Car qu’est ce que cela veut dire le jour de l’indépendance aujourd’hui ? Une très grande partie de la population, avec ses biens immobiliers qui ne valent plus rien et ses emplois qui n’existent plus, s’enfonce un peu plus dans le déclassement et la pauvreté. Les Pères fondateurs se sont battus pour se débarrasser du joug de la monarchie britannique. En 2011, il s’agit probablement de se libérer du joug de la dette. Et de fait, il y a eu une personne pour rédiger cette déclaration d’indépendance là.

Le Minnesota, un Etat grand comme la moitié de la France, sait de quoi il en retourne. Le Gouverneur Mark Dayton vient de procéder à la fermeture de certaines administrations. Républicains et Démocrates s’écharpent sur le type d’économie à faire et il manque toujours 5 milliards de dollars. Vingt trois milles fonctionnaires ont été renvoyé chez eux, vendredi matin ; parcs nationaux et centres d’hébergement d’urgence ont été fermés et l’ancienne maison du gouverneur a été incendiée. Pourtant le Minnesota, c’est une broutille par rapport à ce qui va se jouer pendant l’été au niveau fédéral, au niveau de la faillite de fédérale. On va batailler pour colmater la brèche et puis après ?

C’est un peu comme en Grèce. Le plan voté par le Parlement la semaine dernière n’est pas l’amorce d’une solution à l’endettement du pays. On sait depuis hier soir qu’il est d’ailleurs incapable de tenir son engagement de réduction des dépenses … sur son premier mois. Non, le vote du plan d’austérité imposé par la Troika au peuple grec n’est pas une solution à l’endettement. Si les marchés ont applaudi en repartant à la hausse, c’est qu’ils ont été rassuré sur un seul point : leur propre pouvoir.

Dans Le Monde ce week end, Amartya Sen, le prix Nobel d’économie en 1998 prévient : « il est très affligeant que l’on soit aussi peu inquiet du danger qui menace aujourd’hui le régime démocratique de l’Europe, lequel se manifeste insidieusement par la priorité donnée aux impératifs financiers. »

Le plan semble en marche. Ce week end à nouveau, une fois le vote avalisé, Jean-Claude Junker, Premier ministre du Luxembourg et président de l’Eurogroup n’a pas maché ses mots : avec les privatisations, « la souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte ».

Nous sommes à un point de basculement : nous enfoncer, politiques d’austérité en bandouillère, vers un capitalisme encore plus débridé conduisant probablement à l’instauration d’une supra-souveraineté, imposée donc, comme en Grèce, par le dictat économique; OU… ou… quoi ? c’est la question.

Constantin Cavafy, poète grec du 20ème siècle, avait tout vu. De fait, fonctionnaire, journaliste et courtier à la bourse il était bien placé pour connaître les arcanes du pouvoir. Son poème, « En attendant les barbares », a été traduit par Marguerite Yourcenar.

Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora ?

On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.

Pourquoi cette léthargie, au Sénat ? Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui. À quoi bon faire des lois à présent ? Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt ? Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville, solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui et que notre empereur attend d’acceuillir leur chef. Il a même préparé un parchemin à lui remettre, où sont conférés nombreux titres et nombreuses dignités. (…)

Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui et que l’éloquence et les idées les dérangent.

La Grèce est entrain de vivre une « apocalypse », au sens premier du mot, qui signifie, en grec justement, « mise à nu », « levée de voile », « révélation ». La lutte des classes s’est déplacée : c’est le peuple contre le pouvoir financier. Les barbares sont à la porte. On peut raconter ce que l’on veut : on ne résoudra pas un problème de civilisation à coup de politiques d’austérité.

L’une des leçons en provenance du Japon

Ma chronique sur France Culture du 15 mars 2011 

Cette semaine j’avais d’abord eu envie de vous donner des nouvelles de toutes ces personnes qui même de ce coté ci de la planète, contestent l’ordre ambiant, révèlent les collusions entre politique et argent, entre démocraties et dictatures.

J’avais envie de vous parler du Wisconsin où Scott Walker, le gouverneur républicain a finalement réussi à faire voter sa loi anti syndicat malgré trois semaines d’occupation du Capitole et des manifestations monstres – jusqu’à cent mille personnes, emmenées par un Michael Moore déchainé.

J’avais envie de vous reparler de Anonymous, ce collectif de hackers justiciers auto proclamés, qui a publié hier, sur un site dédié, des milliers de courriels internes de Bank of America tendant à montrer que la première banque américaine aurait arnaqué des millions de clients.

J’avais envie de vous reparler de Bradley Manning, l’homme qui aurait été la source de WikiLeaks au sein de l’armée américaine, emprisonné – mais non jugé - depuis mai dernier. Selon Amnesty International, Manning vit en isolement complet 23 heures sur 24. Privé de sommeil, il est plongé dans le noir une bonne partie de la journée et souffre d’une quasi-cécité. Philip Crowley, un conseiller de Hillary Clinton a du démissionner dimanche. Il avait jugé « ridicules » et « contre-productives » ces conditions de détention, attestant ainsi de fronts de résistance au sein même de l’Administration Obama, ce prix Nobel de la Paix qui prolonge le Patriot Act.

J’avais envie de vous parler de cette carte incroyable, à visionner sur le site swamppost.com qui montre jour après jour, la montée, que dis-je l’emballement des contestations populaires, aux USA, en Angleterre au Moyen Orient mais aussi en Corée.

J’avais envie de vous en parler de ce vent là, positif, spontané, qui n’appartient à personne. J’étais remontée à bloc et puis, …. je suis tombée sur l’envolée lyrique de BHL sur le plateau d’Aljazeera.

Frétillant comme un saumon qui remonte le courant, BHL s’enthousiasme pour les révoltes arabes. Il s’exclame : « Les intellectuels comme moi, les journalistes comme vous, les politiques comme Sarkozy nous sommes tous dépassés par les événements. Par la nouvelle loi. La loi du peuple. Les peuples de Tunisie, d’Egypte, de Libye, construisent la nouvelle loi. Il va être très difficile dorénavant – et là je ne fais que reporter ses propos - il va être très difficile dorénavant donc de « tailler une pipe aux dictateurs ».

D’un coup d’un seul, la politique est saisie dans ce qu’elle est : people, misérable, vulgaire. L’engouement contestataire est devenu un spectacle, un business. Depuis qu’il est récupéré par BHL, rien n’a jamais sonné plus faux. D’abord parce qu’au même moment les insurgés libyens se font massacrer un par un par un dictateur fou et sanguinaire. Des milliers de femmes défilent à Benghazi, pour demander l’instauration de la fameuse « no fly zone ». Elles brandissent les photos de leurs hommes disparus, criant « le sang de mon fils vaut il moins cher qu’un litre de pétrole » pendant que l’ONU, l’Otan, l’Europe, à peu près tout le monde, tergiverse. BHL veut que l’armée égyptienne vienne aider les libyens mais c’est l’armée saoudienne qui depuis hier tire sur les manifestants à Bahrein.

Alors en regardant ces images de femmes japonaises enroulées dans des couvertures de fortune et cernées par les débris, en pensant à ses insurgés libyens massacrés par notre silence, j’ai pensé qu’en fait de « pouvoir du peuple », nous n’avons jamais été aussi démunis. Le Japon n’empêche pas les massacres et pourtant il écrase tout. Une vague de tristesse va refluer, comme un énorme tsunami mental mettant à nu les débris de nos accommodements avec nos idéaux. Libyens et japonais nous donnent une terrible leçon : les hommes au pouvoir sont fous, lâches ou dépassés. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

Pour aller plus loin: 

- Global Protests & Uprisings Maps Time-Lapse : http://www.youtube.com/watch?v=ogUYigqwKYY

Colère

Ma chronique du 18 mai sur France Culture

Il y a une semaine à ce micro, une Christine Lagarde remontée à bloc nous expliquait combien l’Europe, la grande la belle,  avait su tenir tête aux marchés financiers. Notre ministre de l’économie et des finances était en plein marathon médiatique pour convaincre et rassurer. Les gouvernements venaient donc, je cite, « de choisir de vivre ensemble, d’être solidaires ». Pour marquer le coup, ils avaient égratiné le sacro saint traité de Maastricht et dégainer 750 milliards d’euros, « un chiffre fort, avait dit Madame Lagarde, « pour impressionner les opérateurs ». Ces derniers avaient bien reçu le message. Dès l’aube ils avaient applaudi. L’Euro, comme l’ensemble des indices boursiers, était reparti à la hausse. Paris, qui n’avait pas ménagé ses efforts pour asseoir tout le monde à la table était à la fête.

Dès mercredi, la monnaie européenne s’est remise à dégringoler. Et la fête a tourné court. Quand les marchés doutent, les économies tanguent et assez vie, les peuples trinquent. Oubliées les solidarités, les chiffres paratonnerre et les déclarations définitives des politiques. En quelques jours nous sommes passés du coup -  l’annonce du plan – au contre-coup – l’euphorie boursière – à l’après coup : le doute. Mais au fait, ces ministres aux visages renfrognés, ces réunions de concertation, ce battage économico-politico-médiatique, tout cela sert à quoi ? A rassurer les foules ? Dans ce mondialisme à marche forcée, que notre DSK national, appelle de ses vœux, où est, où va, la parole démocratique, la souveraineté ? Quel est le projet ? Ces jours-ci, l’histoire est cruelle : l’accord du 9 mai 2010, les 750 milliards, devait être historique. Il n’a servi qu’à gagner du temps : une poignée de jours.

Quand tenir tête aux marchés fonde l’action politique, le temps de la démocratie n’existe plus. Le plan d’urgence européen confirme que nous sommes passés de la démocratie à la bancocratie. On doit le terme à un économiste irlandais, David Mc Williams. La bancocratie, c’est ce transfert de richesse des non initiés (le peuple) vers les initiés de notre système bancaire. Prenons l’exemple grec : la population est sommée de se serrer la ceinture pour que l’Etat « honore » ses engagements. C’est à dire pour que les banques ne fassent pas faillite. En somme, la démocratie devient une bancocratie quand la seule raison d’être du citoyen est de permettre au système de fonctionner. Nous en sommes là.

On peut blâmer les institutions, les hommes et femmes politiques myopes, des marchés immoraux, des agences de notations douteuses et même des banquiers véreux. Mais ce serait passer à côté d’une vraie occasion de remise en cause. Si seul l’ultra présent compte, c’est que nous avons abandonné l’avenir. Collectivement. A ce jeu là, il n’y a pas que les états qui soient en faillite. Le philosophe Bernard Stiegler nous dit obsédés par le court terme et la consommation adictive. Ce capitalisme pulsionnel, dit-il, détruit le lien social, écrase les individualités. La crise financière est devenue économique. Chômage aidant, dépenses publiques gelées, on voit bien qu’elle devient sociale. Quand deviendra-t-elle politique, personnelle ? Quel est le degré de résistance des peuples à l’absurde. Ces jours-ci, cette question doit hanter les chancelleries. La tempête sur l’Euro ne nous conduit pas seulement à nous interroger sur nos institutions, notre gouvernance. Profondément, elle nous incite à nous interroger sur ce que nous sommes : civilisation décadente terrassée par son quant à soi? Elle nous met au défi : que faire de toute cette colère.