Flore Vasseur Blog
Déconnexions

Ma chronique de France Culture du 21 février 2011

Cette impression de déconnexion entre pouvoirs et réalité, entre une élite de plus en plus exsangue et ratatinée sur ses acquis et une société qui s’effondre sur elle-même devient douloureuse.

Tout démarre vraiment en 2008. La finance fait son lit – de mort – avec les subprimes. La bulle éclate, la société trinque. Le Politique a la formidable opportunité de reconnecter l’économie à la réalité. En lieu et place d’un projet de véritable ampleur, ou même d’une remise en cause, on a un sauvetage des banques sur les deniers publics.

Depuis, l’écart se creuse : le taux de chômage réel aux Etats-Unis dépasse les 22% selon shadowstats.com, un site qui démaquille les statistiques officielles. Le déficit extérieur américain augmente de 43%. Pourtant les marchés, Nasdaq en tête, renouent avec les records d’avant crise. Les liquidités injectées en masse par la FED, la Banque centrale Américaine, pour relancer l’économie n’auront servi qu’à acheter des biens à l’étranger et à doper les marchés. Ils se sont jetés sur cet afflux d’argent frais pour investir dans les produits spéculatifs : matières premières, valeurs technologiques.

N’y a-t-il pas un dirigeant, une entité, pour dénoncer cette fuite en avant ? Cette déconnexion précisément avec la réalité ? Surtout pas ! Gardons nous surtout de les empêcher de prospérer tranquille en avançant quelques revendications. Les augmentations de salaires, c’est pour les traders ! Le CAC 40 explose, la finance se régale mais pour Jean Claude Trichet, le patron de la Banque Centrale Européenne, ce serait une « grosse bétise » ce sont ses mots, que d’augmenter les salaires des fonctionnaires. Entre nous, cela ne l’a pas empêcher lui d’augmenter son salaire. Oyez, oyez pauvres pécheurs, faites ce que je dis pas ce que je fais ! Et regardez les bulles passer en silence.

Va encore que nos dirigeants ne saisissent pas l’injustice de leurs politiques économiques. Ils peuvent prétexter que les marchés vont trop vite, que la mondialisation, ma bonne dame, c’est bien compliqué, que le capitalisme est une tyrannie, que les institutions bancaires sont trop puissantes. Tiens d’ailleurs, comme un fait exprès Barclays est entrain de changer de statut juridique pour éviter d’avoir à se soumettre à la loi Dodds-Franck sur la nouvelle régulation bancaire. Encore une qui n’est pas prête de se re connecter à la réalité.

Prospérons tranquille donc ! C’est ce qu’a dit aussi et entre autres l’un des fils Khadafi, Saïf Al-Islam dimanche à la télévision pour calmer les protestants ivres de liberté : « arrêtez, leur a-t-il dit, vous êtes entrain de faire échouer un plan de 200 milliards d’investissement ».

Comme en Egypte, il leur a coupé Internet. La déconnexion, mesure panique de gouvernements mal en point. Hillary Clinton en sait quelque chose : dans un étonnant numéro de claquettes toutes technocratiques, elle a dévoilé son plan pour défendre la liberté d’Internet dans les dictatures quelques jours après que le Sénat américain, son Sénat ait prolongé le Patriot Act qui précisément verrouille la liberté de l’internet aux Etats Unis…

Mais la déconnexion la plus affligeante dans cette histoire, c’est la non réaction ou les réactions à contre temps de notre démocratie roupillante face aux soulèvements du Moyen Orient : silence radio au Quai d’Orsay alors que le régime libyen ordonne à son armée de tirer sur les manifestants et de bruler vifs les soldats qui refusent. Pourquoi ce silence ? Michèle Alliot Marie subitement dépêchée au Brésil, on pourrait demander à Patrick Ollier, son mari, le Monsieur Libye du gouvernement.

Coincé entre des contrats en panne, un baril de pétrole qui explose et des électeurs qu’ils espèrent atones, notre gouvernement se tait, espérant que le souffle révolutionnaire passera en les épargnant.

C’est la Real Politik. Elle a rarement été glorieuse. L’internet l’a rend plus crue.

C’est que, de déconnexion en clivage, notre élite n’arrive plus à penser. Morte de trouille, elle fonce droit vers la rupture. C’est comme la bourse, une énorme fuite en avant. Un crash assuré. Heureusement, l’Elysée a son plan de com’ : Carla S va chanter Trenet et sussurer Douce France en italien. Déconnexion donc….

Pour aller plus loin :

www.shadowstats.com

Tuer les banques ? Non, reconsidérer le rapport à l’argent

Ma chronique sur France Culture du 7 décembre 2010 

Depuis la révélation du scandale des subprimes, on a beaucoup glosé sur l’irresponsabilité des banques, leur capacité de nuisance sur l’économie réelle, l’impuissance du politique… On a beaucoup glosé mais de remise en cause, aucune. Rien n’a changé. Ou plus exactement, si, cela a changé… mais en pire. Depuis les plans de relance, les banques vont bien merci. C’est la société qui fait en faillite.

C’est dans ce contexte d’injustice croissante qu’il faut comprendre la sortie d’Eric Cantona sur les banques. Et son idée de « bank run » : Eric Cantona propose de faire la révolution en allant, comme d’un seul homme, retirer son argent des banques. L’appel a été relayé sur Facebook-te-voilà. Condamnation de l’opération à Droite, malaise à Gauche, même chez les plus à gauche de la Gauche. Il faudrait 3 millions de personnes pour faire « sauter la banque ». 30 000 âmes auraient annoncé, sur les réseaux sociaux, leurs intentions de passer à l’acte. Et les media sont en alerte. On saura dans quelques heures si elles concrétisent et surtout, si cela déstabilise quoi ou qui que ce soit. En attendant, c’est le fantasme de révolte du peuple sur les technocrates. Seul le guichetier, témoin privilégié de cette haine du banquier, risque d’en faire les frais. Car à part des images d’Eric Cantona sortant de son agence bancaire les sacs de sports remplis – ou pas d’ailleurs - de billets, qu’attendre, en effet, de l’opération ? Un électrochoc politique ? Une réaction des marchés ? Autant croire - il est vrai que c’est de saison - au Père Noël.

Irresponsable, inutile, démago… les mesquineries n’ont pas manqué. Sauf qu’Eric Cantona a raison de rappeler aux citoyens, à chacun de nous donc, qu’il est acteur d’un système et que son pouvoir de subversion est décuplé par la technologie. Là aussi, c’est de saison. Car les moyens de lutter contre le pouvoir des banques existent. Il y a d’abord des décisions radicales à prendre au niveau politique, comme celles proposées par Paul Jorion pour limiter la spéculation. Oui, les gouvernements vont devoir choisir entre les banques et les citoyens. Mais engoncés jusqu’au cou dans les questions de compétitivité nationale – ou de guerre économique pour le dire franchement - ils semblent pour l’instant peu enclins – voire pas du tout équipés - pour assumer un choix en notre faveur.

Alors en attendant, restent les décisions radicales au niveau personnel. Et c’est là, encore une fois, qu’Eric Cantona a raison sur le fond. On peut commencer par changer de banques et privilégier les structures mutualistes (lanef.com). Pour les offres et produits de crédits, on peut court-circuiter les banques et miser sur les prêts de personne à personne. Quelques sites internet commencent à proposer ces services (voir lendingclub.com, ou les philanthropiques kiva.org ou babyloan.org). De la même manière, pour certains achats on peut choisir de régler en monnaies sociales ou locales (voir les réseaux sel ou sol), voire se convertir au troc en privilégiant ainsi les activités de proximité et donc les liens.

Car enfin, enfin, la grande angoisse des politiques, la vraie bombe révolutionnaire, ce n’est pas que le peuple assaillent les banques. Mais qu’il fasse la grève de la consommation. Elle est là, précisément la « bancocratie ». Là, la dépendance induite aux banques et à leurs produits miracles attrape débiles. Et à leur corollaire : la spéculation. Nous avons vécu à crédit. C’est fini. Il est là, le chantier politique, énorme : l’invention d’un projet de société sans crédit. Le cœur de la révolution, si on le cherche n’est donc pas dans la mise à mort des banques, mais dans le ré-aménagement de notre rapport à l’argent et donc au temps. Il ne s’agit pas tant de leur utilité sociale à elles, les banques. Mais de notre utilité sociale à nous, citoyens. Sommes nous autre “chose” que des consommateurs ? Mais biensur tout cela est bien plus engageant que de faire une descente chez son banquier. Et encore plus que de l’annoncer sur Facebook. Alors irresponsable? Vraiment ?