Ma chronique du 18 mai sur France Culture
Il y a une semaine à ce micro, une Christine Lagarde remontée à bloc nous expliquait combien l’Europe, la grande la belle, avait su tenir tête aux marchés financiers. Notre ministre de l’économie et des finances était en plein marathon médiatique pour convaincre et rassurer. Les gouvernements venaient donc, je cite, « de choisir de vivre ensemble, d’être solidaires ». Pour marquer le coup, ils avaient égratiné le sacro saint traité de Maastricht et dégainer 750 milliards d’euros, « un chiffre fort, avait dit Madame Lagarde, « pour impressionner les opérateurs ». Ces derniers avaient bien reçu le message. Dès l’aube ils avaient applaudi. L’Euro, comme l’ensemble des indices boursiers, était reparti à la hausse. Paris, qui n’avait pas ménagé ses efforts pour asseoir tout le monde à la table était à la fête.
Dès mercredi, la monnaie européenne s’est remise à dégringoler. Et la fête a tourné court. Quand les marchés doutent, les économies tanguent et assez vie, les peuples trinquent. Oubliées les solidarités, les chiffres paratonnerre et les déclarations définitives des politiques. En quelques jours nous sommes passés du coup - l’annonce du plan – au contre-coup – l’euphorie boursière – à l’après coup : le doute. Mais au fait, ces ministres aux visages renfrognés, ces réunions de concertation, ce battage économico-politico-médiatique, tout cela sert à quoi ? A rassurer les foules ? Dans ce mondialisme à marche forcée, que notre DSK national, appelle de ses vœux, où est, où va, la parole démocratique, la souveraineté ? Quel est le projet ? Ces jours-ci, l’histoire est cruelle : l’accord du 9 mai 2010, les 750 milliards, devait être historique. Il n’a servi qu’à gagner du temps : une poignée de jours.
Quand tenir tête aux marchés fonde l’action politique, le temps de la démocratie n’existe plus. Le plan d’urgence européen confirme que nous sommes passés de la démocratie à la bancocratie. On doit le terme à un économiste irlandais, David Mc Williams. La bancocratie, c’est ce transfert de richesse des non initiés (le peuple) vers les initiés de notre système bancaire. Prenons l’exemple grec : la population est sommée de se serrer la ceinture pour que l’Etat « honore » ses engagements. C’est à dire pour que les banques ne fassent pas faillite. En somme, la démocratie devient une bancocratie quand la seule raison d’être du citoyen est de permettre au système de fonctionner. Nous en sommes là.
On peut blâmer les institutions, les hommes et femmes politiques myopes, des marchés immoraux, des agences de notations douteuses et même des banquiers véreux. Mais ce serait passer à côté d’une vraie occasion de remise en cause. Si seul l’ultra présent compte, c’est que nous avons abandonné l’avenir. Collectivement. A ce jeu là, il n’y a pas que les états qui soient en faillite. Le philosophe Bernard Stiegler nous dit obsédés par le court terme et la consommation adictive. Ce capitalisme pulsionnel, dit-il, détruit le lien social, écrase les individualités. La crise financière est devenue économique. Chômage aidant, dépenses publiques gelées, on voit bien qu’elle devient sociale. Quand deviendra-t-elle politique, personnelle ? Quel est le degré de résistance des peuples à l’absurde. Ces jours-ci, cette question doit hanter les chancelleries. La tempête sur l’Euro ne nous conduit pas seulement à nous interroger sur nos institutions, notre gouvernance. Profondément, elle nous incite à nous interroger sur ce que nous sommes : civilisation décadente terrassée par son quant à soi? Elle nous met au défi : que faire de toute cette colère.